Le Temps: L’an 2000 et son bug, le trou noir du CERN, le calendrier maya... Pourquoi notre société se fait-elle régulièrement peur avec la fin du monde?

Marc Atallah: Parce que cela nous permet d’apprendre à penser notre existence dans une société donnée. Nous n’avons en effet pas choisi le moment de notre naissance et, comme dit l’adage, nous ne choisissons pas celui de notre mort – et c’est assez effrayant! Alors que nous choisissons la date de nos vacances ou le programme TV que l’on souhaite regarder, les moments réellement importants de l’existence – tels que les relations sentimentales par exemple – échappent dans une large mesure à notre contrôle. Or il nous faut les intégrer à nos vies si nous souhaitons pouvoir les vivre et les penser. On arrête alors une date butoir, on s’invente des catastrophes permettant de se focaliser sur un moment que l’on cherche à maîtriser un tant soit peu. La prédiction maya, l’annonce du peak oil ou du krach économique... Finalement, cela fait du bien et ce, principalement, parce que ces échéances nous conduisent à produire du récit, facteur identitaire s’il en est.

Les récits apocalyptiques sont-ils une façon de conjurer la peur de l’avenir?

Dans les périodes où l’on ne maîtrise rien en tant qu’individu, que ce soit la guerre ou la crise économique, ces récits viennent donner l’illusion de la maîtrise, la possibilité d’être un héros dans un monde dévasté. Le récit ne vise pas avant tout à sensibiliser – personne ne va arrêter de consommer parce qu’un désastre écologique est imminent –, mais propose de rendre intelligible la catastrophe potentielle afin de «calibrer» notre agir, d’apprendre à se comporter. Si demain arrive un accident nucléaire majeur, on a les moyens de le penser, on dispose d’un canevas pour s’adapter, d’un cadre narratif pour penser un quotidien qui peut être effrayant. Autrement dit, on peut se représenter une situation et, donc, éviter ce que nous haïssons le plus: ne pas pouvoir penser un événement pour lequel nous ne nous sommes pas préparés. D’un point de vue anthropologique, cette illusion de maîtriser ce qui ne peut être maîtrisé est très intéressante. L’enfant qui joue comprend un jour qu’il n’est pas un chevalier – mais il a eu besoin du chevalier pour constituer son identité –, et nous comprendrons que nous ne sommes pas des héros hollywoodiens. Dans les films catastrophe, le héros est souvent un homme comme vous et moi. En instance de divorce, il essaie d’écrire un bouquin de science-fiction, ses enfants le méprisent. Il est pris dans un engrenage sclérosé et stérile sans réagir. La catastrophe lui permet de se réveiller, de se révéler.

En fait la vie humaine est une série de catastrophes...

Absolument. Une rupture sentimentale est une catastrophe poussant à créer du récit pour intégrer ce traumatisme à sa vie. La catastrophe nucléaire ou écologique est une rupture à l’échelle macrosociale, mais une catastrophe qui engendre l’action. En grec, katastrophê , c’est le «bouleversement», le coup de théâtre: rupture sentimentale, premiers enfants, licenciement, deuil... La catastrophe finale s’inscrit dans cette lignée. Elle ouvre un horizon, elle propose des scenarii afin de mieux pouvoir penser sa vie et la direction prise par une société donnée. Ce n’est plus seulement ma catastrophe à moi, c’est celle du groupe. Le film catastrophe souligne la puissance de l’instinct de vie d’un individu, d’un groupe. Et il suppose forcément des survivants pour raconter l’histoire...

La catastrophe peut donc s’avérer positive?

Il y a évidemment de l’espoir dans le catastrophisme; sinon, pourquoi le raconter? Le cataclysme ébranle le système, oblige les gens à avancer, à réagir. L’être humain se débrouille relativement bien dans les récits post-apocalyptiques. Les catastrophistes seraient plutôt de grands optimistes pour lesquels l’action humaine prime. En science-fiction, tous les récits apocalyptiques se concentrent sur ce qui arrive après. Dans La Route , de Cormac McCarthy, la fin du monde est réduite à un flash – l’on suppose assez vite qu’il s’agit d’une explosion thermonucléaire. Ni le moment, ni même la cause (guerre, accident) ne sont très intéressants. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment les personnages se débrouillent pour survivre, pour préserver leurs valeurs morales, pour maintenir des liens familiaux ou communautaires.

Nombre de catastrophes annoncées n’ont pas eu lieu...

C’est le paradoxe du prophète de malheur: si on l’écoute, la catastrophe n’arrive pas et on l’accuse d’avoir menti. Si on ne l’écoute pas et qu’elle arrive, c’est trop tard. Si tout le monde adopte un comportement écologique responsable et que la catastrophe est évitée, les gens diront sûrement qu’on s’est moqué d’eux! Pourquoi, depuis quelques années, avons-nous une succession ininterrompue de films catastrophe en corrélation avec ce qui se passe aux Etats-Unis? Soit on voit le côté négatif, l’avenir n’a jamais été aussi noir. Soit au contraire, on se penche sur le côté positif: le besoin d’un déclencheur pour s’interroger sur les actions à accomplir et sur la direction à suivre. Et là, ça devient porteur d’espoir.

Il y a une véritable épidémie de films catastrophe...

Un discours fictionnel est toujours un miroir, et la science-fiction n’échappe pas à cette règle. Les films catastrophe évaluent entre autres notre gestion de la technique. Les questions soulevées par cette gestion se retrouvent intégrées à l’identique dans le monde fictionnel: il y a eu énormément de récits de catastrophes depuis les années 1960. Après la bombe, les révolutions informatiques ont commencé à faire peur, puis la catastrophe s’est transférée sur les robots ( Terminator , Blade Runner ) et, aujourd’hui, la menace est écologique. Ensuite... on peut mélanger les thèmes. Dans La Planète des Singes-les origines , la catastrophe est biotechnologique. A ce propos, le film propose un intéressant renversement narratif: nous ne sommes plus face à une catastrophe qui a eu lieu mais qui est en train de se préparer. Les fautifs sont désignés, mais pas accusés: ce sont les scientifiques. A la fin, on laisse vivre les singes séditieux dans la forêt. Comme la catastrophe dérive d’une bonne intention (la mise au point d’un traitement contre l’Alzheimer), elle sous-entend l’amendement de l’humain par rapport à ses propres créations. Ces récits sont inévitablement pleins de valeurs, d’idéologies, de postures sur la nature humaine, sur la société. La morale de La Planète des singes est: «On vit dans une société pourrie par l’appât du gain, vivement que ça cesse et qu’on redevienne moraux, comme les singes innocents et purs.» Celle d’ Avatar est identique: «La Terre est un monde sclérosé, retournez-y, moi je reste sur Pandora et je deviensun Navi.»

Cette morale bucolique est assez répandue dans le cinéma catastrophiste, jusqu’à l’absurde village préservé à la fin de «Je suis une légende».

Dans le roman de Matheson, il n’y a aucun espoir d’être sauvé. Mais l’idée de l’anéantissement total est embêtante, car s’il est total, qui le racontera? Il faut toujours garder au moins un narrateur. Dans le film, le personnage joué par Will Smith devient légendaire parce qu’il se sacrifie pour sauver l’humanité. La femme survivante pourra témoigner de son héroïsme. Il y a toujours des humains alors que dans le livre, il n’y a plus que des zombies, sans tradition orale ni mythologie. Même au bout de La Route , on trouve une sorte de communauté. A mon goût il n’y a pas plus fort que La Route . Le livre est glaçant.

Pourquoi «La Route» s’impose-t-il comme le plus terrifiant des récits post-apocalyptiques?

Le réel a une force brute. Pour le saisir et le maîtriser, on a besoin du symbolique – comme le rappelait Lacan. Dans La Route , c’est du réel brut, il n’y a plus de possibilité de symbolisation, puisque tout est détruit: le décor est uniformément gris, il n’y a plus d’animaux, on ne peut même plus opposer l’humain à la nature. Cela permet de comprendre pourquoi les héros passent leur temps à se répéter les mêmes questions et à s’assurer que leur quête du Sud possède un sens. S’il avait vécu aujourd’hui, Lacan aurait sûrement écrit un essai sur La Route plutôt que sur La Lettre volée ! Le récit de McCarthy représente le problème principal de la catastrophe: si tout est dévasté, la possibilité du récit disparaît et, avec elle, l’humanité. Il ne se passe fondamentalement rien dans La Route . Dans un paysage sans cesse identique, un père et son fils marchent vers le sud. Mais il n’y a rien au sud: voilà la nouveauté postmoderne...

La menace apocalyptique a-t-elle une fonction cathartique?

Si on reprend les termes de Lacan, la mort relève par essence du réel: elle est sa manifestation la plus terrible. Autrefois, on s’en protégeait par des symbolisations, des récits: le Jugement dernier, la vie éternelle, etc. Maintenant que ces cadres traditionnels ont été escamotés, le gouffre semble extrêmement profond. L’irruption de la possibilité de la mort doit bien être symbolisée d’une manière ou d’une autre. La catastrophe technologique est parfaite pour réintroduire le symbolique: mais il s’agit toujours d’inventer une catastrophe en puisant dans les utopies de notre temps. La fonction cathartique du récit catastrophe est donc toujours la même: mettre en scène nos craintes en utilisant les cadres que nous utilisons quotidiennement pour nous penser et pour penser la direction que nous empruntons. Avant, il fallait se comporter correctement pour ne pas être punis, pour ne pas aller en enfer – et la catastrophe servait à représenter la borne à partir de laquelle toute action prend du sens; aujourd’hui, il faut être raisonnable avec l’énergie pour ne pas faire exploser la terre. Il n’y a même plus d’enfer où aller, juste plus rien – comme dans La Route .

D’une certaine façon, la catastrophe finale, écologique ou atomique, se substitue à l’eschatologie chrétienne?

Le discours catastrophiste scientifique est une laïcisation du discours catastrophiste religieux. Dans un texte de 1962, La nature dans la physique contemporaine , le physicien Werner Heisenberg affirmait: «La science n’est rien d’autre qu’une forme impie de christianisme.» La science sécularise le christianisme, elle ne s’y oppose pas. Le temps linéaire mène à l’eschatologie dans le christianisme, à la catastrophe dans la science. Les peurs millénaristes ont été remplacées par les peurs d’une science mal maîtrisée. Les schémas avec lesquels on pense le monde sont restés structurellement les mêmes, mais les formes, les thèmes avec lesquels ils s’expriment ont changé. C’est génial! Les comportements éthiques prennent toujours du sens face à une borne. Comme disait Dostoïevski dans Les frères Karamazov , «Si Dieu n’existe pas, tout est permis». Avant, la religion fixait les limites: tu es enfant de Dieu et il te reprendra lorsqu’il le voudra. C’était pratique. Aujourd’hui, comme il n’y a plus trop de Dieu, ne s’invente-t-on pas des catastrophes sans fin pour se fixer de nouvelles limites, mais dans un langage que nous acceptons comme «vrai»? La catastrophe est un mode discursif pour tenter de maîtriser le moment que l’on ne maîtrise pas.

Y a-t-il encore une place pour l’utopie dans ce contexte ?

En tout cas plus au sens classique du terme. Au début, chez Thomas More ou Tommaso Campanella, l’utopie est un miroir déformé de la société: le but n’est pas de la réaliser la cité parfaite, mais de pointer les dysfonctionnements de la société réelle. Il n’y a pas de programme, c’est un jeu entre le présent et l’alternatif. Au XVIIIe siècle, l’utopie devient programmatique, politique. Aujourd’hui, il reste une grande utopie, c’est l’utopie technoscientifique. Malgré les coups sévères qu’elle a encaissés après les deux guerres mondiales, c’est une des rares utopies qui subsistent. Le rapport américain NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives), qui parle de convergence technologique et établit des listes de priorités, relève de l’utopie programmatique pure et dure.

La science sauvera-t-elle l’homme de la fin du monde?

Peut-être est-on tenté de le croire! Comment éviter la mort, en particulier celle du corps? Question intéressante, surtout lorsqu’on se rappelle qu’une des dimensions actuelles de l’utopie technoscientifique peut être trouvée dans les multiples utopies corporelles. L’hygiène est la morale de notre temps: si on fait attention à sa santé, si on ne boit pas, si on ne fume pas, la morale est respectée. Comme le lien social est moins puissant qu’avant et que les questions métaphysiques ont été enterrées, le seul lien qui nous unit à soi et à l’autre, c’est le corps. On ne partage plus la même religion, juste une enveloppe charnelle. On ne croit plus qu’à cette réalité. Evidemment, la catastrophe viendrait briser cette utopie du corps. Ne plus pouvoir se laver, devoir manger des cochonneries, c’est un peu flippant lorsqu’on a l’habitude de se laver les mains six fois par jour et de manger nos cinq fruits et légumes quotidiens... Cette utopie du corps prolonge l’utopie religieuse. Autrement dit, puisque la mort ne peut plus être symbolisée par cette dernière utopie, mais qu’elle reste «à symboliser» afin d’éviter la béance du réel, des modèles alternatifs viennent lui donner forme: l’utopie hygiéniste, l’utopie technoscientifique, etc. La problématique reste néanmoins la même: produire des catastrophes fictionnelles pour donner du sens aux directions que nous suivons, pour, rétroactivement, nous pousser à agir selon les normes et valeurs des utopies contemporaines.

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Marc Atallah

«Il y a évidemment de l’espoir dans le catastrophisme; sinon, pourquoi le raconter? Le cataclysme ébranle le système, oblige les gens à avancer, à réagir».

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«Comme chaque année, j’essaierai de finir mes cadeaux de Noël, tout en sachant pertinemment que je n’y arriverai pas avant le 24 décembre!»