Genre: roman
Qui ? E. M. Forster
Titre: Monteriano
Traduit de l’anglais par Charles Mauron. Edition présentée et annotée par Catherine Lanone
Chez qui ? Le Bruit du temps, 224 pages

M onteriano n’est pas le roman qu’il a l’air d’être de prime abord. Il ne s’agit pas d’une romance mignonnette et drôle dans l’Italie du début du XXe siècle. E. M. Forster s’amuse peut-être un peu à promener ainsi le lecteur. Lui-même vient de faire son voyage en Italie, comme tout jeune Anglais de bonne famille. Il a fait son «tour», en 1901, avec sa mère, et en est revenu écrivain. Habité par les auteurs anglais qui ont cherché l’inspiration et le refuge en Italie, comme Byron, Shelley puis Robert Browning et l’Américain Henry James, le jeune Forster trouve littéralement ses mots dans sa rencontre avec le paysage italien. Sa première nouvelle, L’Histoire d’une panique , s’est révélée à lui, à Ravello, perle médiévale perchée en à-pic au-dessus de la côte d’Amalfi. Il comprend là qu’il peut trouver des mots qui agissent. Quatre ans plus tard, ce sera Monteriano, nom imaginaire d’un village fortement inspiré par San Gimignano en Toscane, qui semble flotter avec ses hautes tours si caractéristiques, «entre les arbres et le ciel, pareille à une arche de rêve».

Le roman est paru en Angleterre en 1905 sous le titre de Where angels fear to tread , une phrase de Pope devenue proverbiale: «Là où même les anges n’osent s’aventurer.» L’éditeur anglais n’avait pas voulu de Monteriano en titre comme le souhaitait Forster. L’écrivain sera ravi quand son ami et traducteur Charles Mauron choisira Monteriano pour la version française. Les lieux, leurs noms, leurs paysages sont si essentiels à Forster… Le Bruit du temps réédite aujourd’hui cette traduction, fruit d’une amitié indéfectible entre un auteur et son traducteur. La maison d’Antoine Jaccottet construit son catalogue par archipels. Elle suit un auteur ou un traducteur comme ici et remet en lumière des ouvrages trop rares ou presque oubliés. Charles Mauron, comme le rappelle Catherine Lanone dans sa passionnante préface, a été un critique littéraire, un poète et le traducteur des auteurs du groupe de Bloomsberry dont faisait partie Forster, avec Virginia Woolf. Aussi étonnant que cela puisse paraître, tant leurs styles différaient, Virginia Woolf la flamboyante, la défricheuse, la novatrice tenait E. M. Forster, bien plus sage en apparence, parmi les écrivains novateurs et accordait la plus haute attention aux commentaires qu’il faisait sur ses romans à elle. Dans sa postface, Catherine Lanone relate ces échanges touchants entre deux artistes d’une telle envergure.

Sage en apparence peut bien apparaître le style de Forster. Il ne bouleverse pas les fondements de la narration. Forster travaille ailleurs. Sur les échanges invisibles entre les êtres et les paysages, sur ces états d’ouverture au monde qui se produisent quand on se désaxe par rapport à son environnement habituel, sur ces moments de communion, de transcendance qui peuvent sauver de la mort ou plutôt de cette non-existence qui frappe le personnage de Philippe dans Monteriano , spectateur de la vie, incapable d’en être, d’intervenir pour la préserver et la protéger comme il le faudrait. Pour éviter le drame.

Car drame il y a. Monteriano est le roman de la lutte entre la vie et la mort. La maladie en cause n’est pas la tuberculose ni aucune autre affection physique. Le roman pointe une force morbide d’autant plus dangereuse qu’elle se présente sous l’apparence de la vertu: le désir d’imposer le bien selon ses propres critères, forcément supérieurs à ceux d’en face. Ce mal peut rendre méchant voire fou et même criminel. Derrière son visage classique, le roman de Forster se révèle être une charge d’une force inouïe contre les conventions et le racisme de la société britannique du début du XXe siècle. Forster disait: «Les Anglais avancent avec un corps bien développé, un esprit suffisamment développé et un cœur sous-développé. Pas un cœur froid. Un cœur sous-développé. La différence est importante.» ( They go forth with well-developed bodies, fairly developed minds and undeveloped hearts. An undeveloped heart, not a cold one. The difference is important. ) Ce cœur sous-développé est le point de départ de nombreuses scènes comiques. Mais ce sens du comique cède devant l’effroi, remarquablement mis en scène à la fin du roman, lorsqu’aux lumières somptueuses et chaudes du jour succèdent la nuit, la pluie dans une course en calèche qui scellera la tragédie.

Le roman est construit autour de deux pôles opposés, la petite ville anglaise de Sawston et Monteriano, flottant au-dessus des oliviers toscans. Sawston est figée dans le contrôle de tous par chacun. Monteriano se laisse traverser par les flux vitaux. Le personnage principal du roman n’est pas la superficielle Lilia comme Forster le laisse entendre au début. Lilia, jeune et belle veuve de Charles, est soutenue par sa belle-mère dans son désir d’Italie. Vulgaire dans son envie de vivre (elle fait du vélo et tombe dans la rue, c’est dire), Lilia doit être éloignée. Elle part donc en train, dans de grands éclats de rire qui tétanisent sa belle-mère, Mrs Herriton. Elle est chaperonnée par la jeune et sage Caroline.

On devine la romance, on la voit arriver et elle se produit: Lilia épouse le beau Gino à Monteriano. Ils auront un fils. Lilia mourra en couches. Et le roman peut véritablement commencer. Et ses personnages centraux prendre leur place: Philippe, le beau-frère de Lilia et Caroline, la sage chaperonne. Tous deux seront métamorphosés par l’Italie, par le contact avec la vie qui s’éprouve, à Monteriano, dans un va-et-vient constant avec l’art.

Deux scènes sont symptomatiques: celle de l’opéra où le public vibre, le fait savoir et emporte Philippe et Caroline dans un bain de sensuelle fraternité et celle, plus forte encore, où Caroline berce le fils de Gino, bébé irradiant de vie. Gino se tient aux pieds de la jeune femme, dans une pose naturelle de père un peu fatigué, sans équivoque. Derrière eux, la fenêtre s’ouvre sur le paysage. La scène se fait tableau. Philippe surgit et découvre ainsi le trio. Il reçoit la beauté du tableau en plein cœur. Caroline, elle, vit le tableau. Sur cette scène, Catherine Lanone écrit: «L’Italie de Forster n’est pas celle du syndrome de Stendhal […] C’est celle de l’osmose entre l’art et la vie. Certes, il faut goûter Giotto, Dante ou Donizetti, mais il est tout aussi important de savourer le devenir-tableau de tout être et de tout paysage.»

,

E. M. Forster

Extrait

«L’Angleterre est une chose, l’Italie, une autre. Là-bas, nous voulons tout prévoir […]. Ici, nous découvrons notre stupidité, car les choses se font très bien toutes seules»