Dès le milieu des années 80, les clubs de rock fleurissent en Suisse. Les nuits de la très sage Helvétie se réveillent et la vieille dame se dote en quelques années d'un réseau de centres alternatifs dans un désordre bruyant, peu habituel. On fait comme à Londres et à New York, on suit l'exemple de Madrid et de Berlin. On s'inspire aussi des luttes politiques de Zurich brûle (Züri brennt), avec sa Rote Fabrik dès 1981, de Lôzane bouge avec son Cabaret Orwell, ou de la Coupole à Bienne, ouvert en 1973 déjà. Des dizaines d'associations de jeunes se créent, dans les villes les plus modestes, pour réclamer des espaces autogérés, dédiés à la libre expression, notamment musicale. Quinze ans plus tard, l'élan s'est émoussé et l'ambiance est morose dans la bonne vingtaine de clubs de rock qui ont émergé en Suisse romande.

A la Case à Chocs de Neuchâtel, par exemple, on a frôlé la catastrophe. L'Association des musiciens neuchâtelois (AMN), forte de 250 membres, gère une magnifique salle de spectacles de 700 places, 14 locaux de répétitions, un cinéma et un restaurant répartis sur trois étages dans les anciennes brasseries Müller. Mais le mois passé, la salle a failli fermer ses portes à cause de factures ouvertes estimées à près de 200 000 francs. Programme bancal, baisse de fréquentation et gestion au jour le jour: les limites du système alternatif apparaissent en plein jour.

Pierre de base de l'édifice associatif, le bénévolat a atteint ses limites: «Avec autant d'activités à gérer, il est normal que les bénévoles soient débordés, explique Gilbert Ummel, président de l'AMN. Il est indispensable de professionnaliser les gens qui travaillent. On a essayé de salarier les anciens bénévoles: le résultat a été catastrophique. Aujourd'hui, on a repris la situation en main, en revenant à des formes hiérarchiques plus classiques.»

A Delémont, le SAS a pris depuis peu la place de l'ancien Caveau. Ce minuscule club-appartement, niché dans la cour du Château, n'est qu'une adresse provisoire, insatisfaisante, en attendant le feu vert des autorités pour un lieu plus grand. Tanguy Ausloos, responsable de l'association Petzi, représente les clubs de rock suisses: «La simple présence de notre association aux côtés des gens de Delémont a montré aux autorités locales que ce type de lieu avait une résonance plus large.» Tanguy Ausloos est également programmateur à Bulle du club Ebullition, après avoir été pendant des mois celui de la Dolce Vita à Lausanne. Son analyse du problème est claire: «On manque de forces vives parce que les structures à disposition ne sont pas assez efficaces. On doit systématiquement bricoler! Ce boulot use les gens au fur et à mesure parce que tout se fait à l'énergie», s'exclame le jeune responsable.

C'est la professionnalisation du milieu musical international qui pose problème aux structures que ces clubs ont héritées des années alternatives. Les petits groupes indépendants sont devenus grands: les images des anciens rebelles squattent les médias, et des chaînes de télévision comme MTV font la pluie et le beau temps chez les adolescents. En somme, partout dans le monde, la musique électrique est devenue une grande entreprise que les amateurs des clubs de rock d'ici peinent à suivre. «C'est logique, admet Tanguy Ausloos, les gens sont formés sur le tas. Alors ils ne sont pas forcément performants tout de suite. Il leur faut environ deux ans pour devenir efficace dans le métier. Mais avec l'énergie demandée et les salaires ridiculement bas, la plupart des programmateurs quittent leur poste dès leur formation terminée.»

«C'est un cercle vicieux», rajoute Julien Amey, un des permanents de l'Association Post Tenebras Rock (PTR) qui gère l'Usine à Genève. «Dès que quelqu'un a eu assez d'expérience comme programmateur, il se fait débaucher pour travailler ailleurs: au Festival de la Bâtie par exemple, ou à celui de Paléo.» Les membres de PTR sont tout de même confiants dans l'avenir. Après une traversée du désert due à la fermeture (provisoire) de l'Usine, à un déménagement en catastrophe dans l'ancienne Usine Kugler, baptisé temple provisoire du rock, la toute nouvelle organisation dispose d'une nouvelle salle de 700 places. Et voit enfin le bout du tunnel. «Il est impossible de faire des bénéfices avec des concerts, clame Julien Amey. En tout cas pas avec les prix qu'on pratique. Il faudrait fixer les entrées à près de 50 francs si on voulait vraiment rentabiliser un endroit public!» Avec moins de 200 000 francs de subvention, PTR est également chargée de veiller à la survie de tout l'establishment rock genevois. Une lourde tâche pour des amateurs, même éclairés.

«Je me demande dans quelle mesure les autorités ont réellement envie que ce genre de club existe», se demande par ailleurs Luca Forcucci, nouveau programmateur du club chaux-de-fonnier Bikini Test, un des meilleurs de Suisse romande. «On nous rabote la subvention petit à petit, on ne se sent pas soutenu par les autorités – du moins pas autant que le théâtre ou la musique classique», se plaint le programmateur qui a déjà annoncé sa démission une fois la saison passée.

«L'autre nouvel élément est la diversification du public en autant de tribus distinctes qui se mélangent rarement, ajoute Julien Amey de PTR. Le public change du tout au tout pour un groupe de metal, de punk ou d'acid jazz. On se demande comment il est possible de satisfaire tout le monde…» L'éclectisme étant de rigueur, ce sont les soirées dansantes, les discos, qui font recette. Il n'y a pas de frais et le bar tourne à plein régime. «C'est un cliché que de dire qu'il faut faire du rap ou de la techno pour remplir la salle, clame Michael Kinzer du Fri-son (Fribourg). Le public veut simplement voir les grands noms, les têtes d'affiche.»

«C'est vrai, le public est devenu plus paresseux», concède Lois Burningham, avec un charmant accent anglais. Comme tous ses collègues, madame programmation du Rocking Chair de Vevey regrette le début des années 90. «Ceux qui fréquentent notre club ne sont pas curieux, glisse-t-elle, la voix dure. Ils se déplacent surtout pour les têtes d'affiches.» Le Rocking Chair, le RKC pour les intimes, peine à trouver la bonne formule. A la fois trop loin et trop près de Lausanne, la petite maison sur les hauteurs de la ville de Vevey s'est rabattue sur des gloires musicales plus anciennes, moins intéressantes, mais dont le nom autrefois fameux risque tout de même de rameuter quelques péquins: Axel Bauer, the Silencers, un groupe spécialisé dans les reprises des Beatles…

A Lausanne, Patrick Pidoux fait la moue dans son petit bureau en soupente. «Tout va bien, persiste-t-il à dire. Le public est bien un peu frileux, mais on a beaucoup élargi notre programmation.» La méthode Coué n'est sûrement pas la plus efficace en la matière. Les groupes à la Dolce Vita sont surtout metal, et malgré la couche de peinture claire contre les murs et un petit bistrot convivial ouvert sous les combles, il n'y a pas foule tous les soirs. Mais à la Dolce Vita personne ne semble s'inquiéter de la tournure des événements: le programmateur quitte son poste bientôt.