Malcolm Lowry. Ultramarine; En route vers l'île Gabriola; Sombre comme la tombe où repose mon ami. Trad. de Clarisse Francillon et Jean-Roger Carroy. Denoël, 870 p.

Poésies complètes. Trad. de Jacques Darras. Denoël, 295 p.

Il y a «le petit pan de mur jaune» cher à Proust, et il y avait la couverture jaune d'Au-dessous du Volcan, un roman «cultissime» paru chez Buchet-Chastel en 1950, avec une postface miraculeuse de Max-Paul Fouchet. Il n'en reste rien aujourd'hui, et le chef-d'œuvre de Malcolm Lowry a subi le navrant essorage d'un nouveau titre – Sous le Volcan, plus convenable, paraît-il. Voilà pour la nostalgie, quand les jeunes âmes, au coin des comptoirs, s'embrasaient sur le cratère incandescent du plus allumé des Britanniques. Sa langue de feu, si prométhéenne, nous parle toujours. Et nous transporte encore au-delà des horizons, comme des fumerolles, dans ces lointains qui furent le creuset de son oeuvre.

Il faut donc lire et relire Lowry (1909-1957), le maître des abîmes, l'albatros aux ailes carbonisées: éthylique jusqu'au bout de la plume, il passa sa courte vie à tituber entre deux overdoses et il ne cessa de larguer les amarres, traquant sa Moby Dick sur les mers d'Asie, les glaces canadiennes ou les déserts mexicains. Lesquels lui inspirèrent son fameux Volcan, descente aux enfers d'un consul déchu, maudit, pinté par les alcools frelatés d'un destin trop cruel – «A drunken Divine Comedy» –, disait Lowry à propos de ce joyau qu'il mit près de dix ans à sortir de ses tripes, où bouillonnait sa rage de vivre.

Voici, republiés en un seul volume, trois romans moins connus. Ultramarine d'abord, paru en 1933, après la première fugue du jeune Lowry en Orient. Il y met en scène un gosse de riche qui, boosté par ses lectures – London, Melville, Kipling – s'embarque sur un cargo comme simple matelot et sillonne la mer Jaune de port en port. Ecoutons, c'est presque du Conrad: «Le télégraphe ferraillait avec fureur. En bas, les machines avaient commencé à pilonner en cadence et l'Œdipus Tyrannus, d'un glissement feutré, se déhala; ses amarres s'immergeaient et se tortillaient tandis qu'à reculons, il sortait du bassin.» Œdipus Tyrannus, étrange nom pour un rafiot rafistolé de bric et de broc, où le héros de Lowry apprendra à couper le cordon ombilical qui le ligote à son Angleterre natale, en découvrant sous les houles la souffrance humaine et la vraie fraternité.

Les deux autres romans sont posthumes comme le fut l'existence de l'écrivain, qui devint très tôt son propre fossoyeur. Dans En route vers l'île de Gabriola, il y a l'obsession du feu et la tentation de l'ivresse: après l'incendie de leur maison près de Vancouver, un homme et une femme veulent aller s'installer sur une île perdue. Ils s'aiment mais se déchirent, et leur odyssée sera une quête de la terre promise – laquelle, évidemment, n'existe jamais sous la plume de Lowry, car son Ithaque n'est qu'un fantôme serti de mirages. Quant à Sombre comme la tombe où repose mon ami, c'est aussi le récit d'un voyage: vers ce Mexique mythique où le Britannique retourna en 1945, neuf ans après le premier séjour qui lui inspira Au-dessous du Volcan.

En même temps, Denoël publie ses Poésies complètes. La plupart étaient inédites en français, et l'on découvre un visage méconnu d'un auteur qui, pour attiser le feu de ses romans, ne cessa de composer des vers. Ce furent ses gammes, histoire de ne pas perdre la main. Une manière, aussi, d'alléger ses obsessions, de les rendre supportables, et de les concentrer dans l'atome d'une seule phrase. Celle-ci, par exemple, qui le résume parfaitement: «Le phare appelle à lui la tempête.» Ou celle-là: «Ce tic-tac est le plus effrayant de tous, c'est le bruit qu'on entend sur les bateaux et dans les trains, c'est le bruit de la fin, c'est le termite rongeant la plinthe pourrie du monde.» La tonalité est sombre. Avec des confidences teintées de nonsense à l'anglaise, façon Lewis Carroll, et un goût presque médiéval pour la jonglerie verbale – afin de tenir le tragique à bonne distance. «Je ne pense pratiquement qu'à la poésie», disait Lowry à la fin de sa vie. Elle lui servit sans doute de viatique, pour apaiser les brûlures du volcan où il s'était immolé, corps et âme.