Cinéma

Maléfique éprouve la tentation du bien dans «Le Pouvoir du mal»

«La Belle au bois dormant» engendre un bruyant manifeste de fantasy assisté par ordinateur. Dans un grouillement de fées et de marmousets, la vilaine marraine cornue trouve en elle des trésors d’humanité

Attention spoilers! Cet article dévoile certains éléments de l’intrigue. Si vous ne souhaitez pas les lire, vous pouvez les masquer. Masquer les spoilers

On donna pour marraines à la princesse nouveau-née les sept fées du Royaume. On oublia malencontreusement la huitième, une vieille revêche, qui prononça un sort terrible: la petite se piquerait avec un fuseau et mourrait. Une des bonnes marraines commua l’arrêt de mort en longue hibernation (cent ans, quand même…) à laquelle seul le baiser d’un prince charmant mit fin. Telle est l’histoire de La Belle au bois dormant, telle que la rapporte Charles Perrault en 1697.

En 1959, Walt Disney tire du conte un dessin animé dont le graphisme superbe renvoie à l’art gothique. En 2014, la compagnie Disney procède au remake en live action de son film avec un spin-off centré sur le personnage de la mauvaise fée, Maléfique (Angelina Jolie), une stryge hautaine et cornue. L’increvable sorcière ailée revient dans Maléfique: Le Pouvoir du mal. Elle y retrouve son peuple, ces enfants du phénix et du Minotaure vivant dans les cavernes de la Terre creuse. Elle révèle son bon fond.

Citrouilles explosives

Parfaitement remise de sa piqûre à l’index, la princesse Aurora (Elle Fanning), tout en sourire et blondeur, coule des jours enchantés parmi le petit peuple des fées papillonnant parmi les fleurs, des lutins-champignons, des crapauds à trompe et autre fretin généré en abondance par les logiciels. Elle se pâme de bonheur lorsque ce bellâtre mollasson de prince Philip lui déclare à genoux sa flamme.

Un repas de fiançailles est organisé. Le festin tourne au vinaigre, le courant ne passe entre marraine Maléfique et la mère du fiancé, la reine Ingrith (Michelle Pfeiffer). Echange de mots venimeux, décharges vertes de magie noire…

Le roi John tombe foudroyé par un sortilège, la dark marraine s’enfuit par voie aérienne. C’est le début de la guerre entre les êtres humains et les citoyens de la Faërie, soit des catapultages de citrouilles explosives bourrées de poudre de perlimpinpin contre les éclairs olivâtres des enchantements et les piqués héroïques du haut des cieux.

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Mélasse symphonique

Les scénaristes américains devraient renoncer à la coke et à l’heroic fantasy. Maléfique ressemble exactement à ce qu’on peut craindre: un alignement de rebondissements scénaristiques hautement prévisibles, un immense fourre-tout, un ramassis de références hétéroclites où grouillent des transfuges de Harry Potter (le lutin alchimiste), de Tolkien et de Game of Thrones. Ainsi le phénix, avatar ultime de Maléfique, a la carrure des dragons de Daenerys et la noirceur incandescente du Balrog de la Moria. Ecrasée par une abominable mélasse symphonique interdisant toute réflexion, cette démonstration d’imagerie générée par ordinateur assume son absolue irréalité et son esthétique kitschissime.

Couinant de toutes leurs voix de Mickey, le petit peuple aux grands yeux de marmousets (voire de Minimoys bessoniens…) est tellement agaçant qu’on a envie de le passer au rouleau compresseur. Après la grande bataille, assortie de retournements de valeurs tendant à démontrer la bonté de l’abominable et la perfidie des belles-mères, Aurora convole sous une profusion de glycines virginales tandis que les créatures magiques et les bipèdes rationalistes fraternisent dans la liesse.

Fuyant à tire-d’aile dans la nuit, Maléfique est touchée par une balle. Elle chute dans une rivière, sombre au fond de la mer. Lorsque, blême et blessée, sa chair nue malaisément hybridée de plume noire, la femme oiseau revient à elle dans l’espace exigu d’une structure textile labyrinthique, son élégance tragique nous trouble. Cette scène trop brève, qui s’apparente au ballet davantage qu’à la fantasy, est la plus ambiguë, la plus belle et la seule à sauver dans ce spectacle tapageur.


Maléfique: Le Pouvoir du mal (Maleficent: Mistress of Evil), de Joachim Ronning (Etats-Unis, 2019), avec Angelina Jolie, Michelle Pfeiffer, Elle Fanning, 1h58.

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