Vite, le bulletin de santé. Il y a quelques mois encore, on parlait de bilan artistique après un rendez-vous d’envergure. «Petit cru», «bon millésime»: on jouait les œnologues, ce qui est plutôt joyeux. Ça, c’était avant le Covid-19 et ses particules funestes, avant qu’on ne s’improvise tous médecins malgré nous.

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Un festival qui s'est bien adapté aux contraintes

«Je suis très soulagé, nous avons pu faire tout ce qu’on avait programmé», confie Claude Ratzé, directeur de La Bâtie-Festival de Genève, qui s’est achevé dimanche, après seize jours d’effusion à distance. Une semaine avant son début, il avait dû annuler une partie de la programmation musicale, toutes les soirées clubbing, celles qui impliquent coude-à-coude et tournis partagés.

Cette 44e édition du festival romand, historique pour de mauvaises raisons, aura surtout démontré la fidélité de milliers de spectateurs – 15 000 billets vendus – présents sur les gradins, à Genève comme à Annemasse, à Saint-Genis-Pouilly comme à Nyon. Les salles, dont la jauge était souvent réduite, ont fait le plein. Mieux, le public, bien que souvent masqué, a exulté plus d’une fois, comme s’il n’attendait que cette occasion pour se sentir revivre.

Il s’est enflammé ainsi le premier soir à Am Stram Gram devant Misericordia, tragédie à l’italienne signée Emma Dante, portée par des interprètes poignants, dont un danseur inouï, Simone Zambelli. Il a ovationné encore Israel Galvan, ce desperado du flamenco, dont le Solo brut a fait trembler le Musée Ariana et fissuré peut-être quelques faïences. Il a célébré la métamorphose de ce même bailaor devenu danseuse dans El Amor brujo, à l’Alhambra. Jeudi, la nef de la rue de la Rôtisserie était en ébullition.

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Confiné, le festival genevois? Il a détricoté les frontières envers et contre tout, avec la France en particulier, mais aussi le Brésil, invité de cette édition. Au Loup, on a admiré le solo O Samba do Crioulo Doido de Luiz de Abreu, repris par Calixto Neto. Cet inventaire provocant des stéréotypes liés au corps noir créé en 2004 ne pourrait plus être montré aujourd’hui dans la patrie de Gilberto Gil. Une bonne raison pour le faire vivre ailleurs.

Vitalité régionale

On aura aussi remarqué la vitalité des créateurs de la région, à commencer par la chorégraphe Cindy Van Acker, dont les Shadowpieces V-VIII ont marqué à la Salle des Eaux-Vives. Le collectif Moitié moitié moitié a chanté des tubes archaïques, Le Ranz des vaches en mode potache: un délice d’ethnologie ironique. La comédienne Céline Nidegger et la metteuse en scène Manon Krüttli ont, elles, captivé avec leur Généalogie Léger, éloge de la lecture et de son pouvoir heuristique.

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Diagnostic du médecin malgré lui: une urgence inédite a sous-tendu chaque soirée. «J’ai observé une manifestation plus ostensible de l’émotion dans les salles, souligne Claude Ratzé. Notre satisfaction est d’avoir réussi à ouvrir les théâtres et d’avoir constaté la force d’adaptation aux circonstances des spectateurs et des artistes. C’est une leçon importante pour la suite de la saison. Nous avons ouvert la porte.»

Aux dernières nouvelles, le bulletin de santé du festival était donc rassurant. Vendredi, aucun cas de Covid-19 n’avait été signalé dans les salles. Le coronavirus rôde, mais la caravane passe.