Le Salon international du livre et de la presse de Genève a ouvert ses portes mercredi dans une atmosphère redynamisée après plusieurs années d’impression de surplace. Une énergie qui se déploie dans un contexte économique particulièrement tendu pour les professionnels du livre, comme le démontre la défection de la FNAC qui a renoncé à son stand. Au lendemain du non à un prix unique du livre, libraires et éditeurs veulent croire à ce salon alors que l’avenir n’a jamais été aussi flou. Dans cette ambiance particulière, le conseiller fédéral Alain Berset a insisté, dans son discours inaugural, sur la nécessaire diversité de la production littéraire. Il attend de l’Office de la culture «des pistes d’action d’ici à la fin de l’été».

Isabelle Falconnier, la nouvelle présidente, en poste depuis le mois d’août, a eu tout juste le temps d’imprimer sa marque, par petites touches repérables pour l’œil des habitués, à un programme largement dessiné avant sa nomination. Mais des petites touches qui comptent. L’entrée est nettement dessinée, avec un drapé noir et une enseigne claire, et ne se perd plus dans l’immensité de la halle. La signalétique (des allées, des bancs, des cafés, etc.) imaginée par l’agence Trivial Mass Production donne une cohérence à l’ensemble sur une note amusante qui fonctionne. Autre idée qui porte: la grande exposition, dévolue à Courbet cette année, se retrouve à l’intérieur du salon et non plus, un peu perdue, à l’extérieur.

Tout à côté, l’Apostrophe, le café conçu par le salon pour accueillir de nombreuses rencontres avec les écrivains, paraît un peu raide avec ses banquettes. La qualité des intervenants fera la différence. Bon point: la sono est bonne. Très accueillant en revanche, le Cercle de la librairie et de l’édition de Genève qui est plus grand cette année. Une vingtaine de libraires et d’éditeurs proposent leurs catalogues sur cet espace subventionné par la Ville et l’Etat. Pour la première fois, il est prolongé par un café où il fait bon s’affaler dans les nombreux canapés. Les amateurs de livres retrouveront ici l’équipe du café-librairie Livresse.

Le Maroc, l’hôte d’honneur de cette 26e édition, a clairement décidé de faire les choses en grand. Stand à arabesques avec hôtesses en caftans brillants, sélection d’auteurs représentatifs d’une scène en plein Printemps et un café sous tente qui fait tout son effet (à l’autre bout du salon) avec immenses théières et service zélé.

Parmi les rendez-vous inédits, Rousseau est largement fêté (expositions, parcours pédagogiques avec comédiens, chasse au trésor, etc.). La maison d’édition La Joie de lire fête ses 25 ans avec une exposition de planches d’illustrateurs, et organise de nombreuses activités pour le jeune public.

Sinon, les habitués retrouveront le Salon africain, les grands stands de Payot (avec une programmation pour les enfants prise d’assaut comme toujours), de L’ Hebdo (partenaire du Laboratoire des nouvelles lectures, avec liseuses à l’essai et débats), les éditeurs romands qui présentent l’ensemble de leurs nouveautés et de leur fonds ainsi que leurs auteurs; cette impression de ruche vibrionnante avec 1500 événements programmés sur les cinq jours; le côté librairie géante, etc., etc.

Sous ces habits connus, derrière cette atmosphère énergique plutôt communicative, une autre histoire s’écrit. Celle de professionnels du livre aux abois. Entre le restaurant Le Poivrier et le café sous tente marocaine, les réunions s’enchaînent entre libraires de toute la Suisse romande et diffuseurs. Suite au décrochage provoqué par la chute de l’euro, la Fnac et Payot ont annoncé, ces derniers mois, qu’ils s’approvisionneraient dès l’été directement en France, du moins pour une partie du catalogue. A la louche, cela représente 20% de marché en moins pour les diffuseurs (pour la plupart filiales de groupes d’édition français). Les questions qui circulent dans toutes les travées du salon sont les suivantes: que vont faire les libraires qui n’ont pas, individuellement, les moyens de s’approvisionner directement en France? Vont-ils enfin s’unir? Quel nouveau système va voir le jour pour l’approvisionnement des livres entre la France et la Suisse? Et quels prix seront appliqués?

«Personne dans la profession ne peut prédire ce qu’il en sera dans trois mois», glisse un distributeur averti. Une fois la loi sur le prix unique du livre rejetée le mois dernier, la Comco a repris son enquête sur les pratiques des diffuseurs, pointés du doigt depuis des années pour leurs pratiques de prix excessives. Les résultats devraient sortir aussi pour l’été. Dans cette ambiance de veillée d’armes, ce salon, de l’avis général, est obligé d’être excellent en termes de chiffres pour les professionnels. Sinon, plusieurs se poseront la question de leur retour l’an prochain.

«Personne dans la profession ne peut dire ce qu’il en sera dans trois mois»