Il ne faut pas se fier à ces ruches-là. De l’extérieur, on jurerait qu’elles hivernent. A l’intérieur, elles bourdonnent. De quoi parle-t-on? Des théâtres. Fermés au public depuis novembre à cause du covid, ils arborent des façades chagrines. Trompe-l’œil, en vérité.

Car tout le paradoxe est là: obligées de se claquemurer, les scènes romandes subventionnées turbinent comme des manufactures dans l’espoir d’un retour prochain de la clientèle. Affaire de survie, bien sûr. De responsabilité éthique et politique aussi, comme le souligne Natacha Koutchoumov, codirectrice de la Comédie de Genève. «C’est le cœur même de notre mission, fabriquer des spectacles, mais aussi honorer nos contrats.»

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Infiltrez-vous dans ce château de verre qu’est la nouvelle Comédie des Eaux-Vives. Elle n’a pas encore été inaugurée officiellement, mais elle carbure déjà à tous les étages. Jetez un œil dans la grande salle: la cinéaste et metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy y répétait l’autre jour Entre chien et loup, d’après Dogville, le film de Lars von Trier. Au même moment, trois autres équipes forgeaient leurs fictions.

Mais que dire de sa cousine de la Vieille-Ville, le Poche, ce phalanstère qui ne jure que par les écritures d’aujourd’hui? Ces trois derniers mois, sa troupe a emmagasiné sept pièces, autant de spectacles taillés sur mesure. Pas loin, au Grütli, une brigade poético-musicale compose une fugue hantée par le Grand Nord.

«Nous travaillons beaucoup et sur tous les fronts, constate Anne Davier, directrice de l’Association pour la danse contemporaine à Genève. Nous planchons sur des scénarios pour la suite, pour nous inédite, puisque nous nous apprêtons à prendre possession de notre Pavillon de la danse. Pendant ce temps, des danseurs répètent le jour dans nos murs et présentent le soir leur travail à un public de professionnels, le seul autorisé.»

Le travail, cet antidépresseur

Au Théâtre de Vidy à Lausanne, le scénario est identique. François Gremaud y a dévoilé récemment sa Gisèle devant des happy few. A la Comédie encore, Alexandre Doublet a fait de même avec son ultra-sensible Retour à la cerisaie, d’après Tchekhov. «C’est miraculeux de pouvoir travailler, alors qu’une partie de la société est à l’arrêt», souffle ce metteur en scène ardent.

L’enjeu? Ne pas perdre le fil du désir, rester affûté aussi, comme le suggère Barbara Giongo, codirectrice du Grütli. Pouvoir reprendre sans délai surtout, quand le Conseil fédéral autorisera de nouveau les transhumances vespérales. «Nous pouvons rouvrir demain et présenter d’ici au mois de juin les huit spectacles de notre saison», s’emballe Mathieu Bertholet, auteur lui-même et directeur du Poche.

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«Notre atout? Notre théâtre est le seul en Suisse romande à posséder un ensemble de comédiens à demeure pour toute la saison, sur le modèle des maisons germaniques. Nous n’avons dès lors jamais arrêté de travailler. En temps normal, les acteurs enchaînent deux services de quatre heures environ. Ils répètent l’après-midi une pièce et jouent une autre en soirée. On a remplacé la représentation par une seconde session de travail.»

«Avoir un but nous sauve», poursuit le chef de troupe. «Garder le moral est une bataille, avoue Anne Bisang, directrice artistique du Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds. Mais le travail est un viatique et j’ai hâte de m’attaquer à notre prochaine création, qui mariera Le Tunnel de Friedrich Dürrenmatt et un texte d’Odile Cornuz. La première est prévue le 26 mars. Nous serons fidèles à ce rendez-vous, pourvu que la situation sanitaire nous permette de lever le rideau.»

Le casse-tête de la Comédie

Le nœud du drame se situe bien là. Personne ne sait quand la lumière reviendra. Qu’il danse ou qu’il joue, un interprète a besoin d’une date de première, comme les marins du Vendée Globe d’une ligne d’arrivée. «Sur les plateaux, pendant les répétitions, je sens mes camarades inquiets et fragiles, confirme Natacha Koutchoumov. Certains ont l’impression de ne plus exister privés d’un vrai public. Mais ils ont aussi conscience du privilège de travailler.»

Les représentations à l’intention de programmateurs susceptibles de diffuser une création peuvent faire illusion, certes. «C’est important pour les artistes d’éprouver la force d’une proposition, souligne Anne Davier. Les échanges qui suivent nourrissent des œuvres en devenir. Ce temps si particulier favorise la recherche des créateurs.»

Mais l’essentiel, c’est l’offrande du soir. Le redémarrage pourra-t-il se faire instantanément, quand les autorités donneront leur feu vert? «Il faudra considérer chaque situation, temporise Barbara Giongo. Un de nos artistes prévoyait par exemple de filmer en Finlande pour sa pièce, or il n’a pas pu le faire. Voudra-t-il quand même montrer son travail?»

A la Comédie, on ne sait plus à quel Nostradamus se vouer. Codirecteurs de l’institution, Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer auraient dû inaugurer leur usine à rêver l’automne passé. Ils ont dû reporter la fête au printemps. Aujourd’hui, il est probable que la première saison «eaux-viviennes» démarrera à l’automne.

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«Si c’est possible, nous proposerons ce printemps des spectacles adaptés aux conditions particulières que nous vivons, explique Natacha Koutchoumov. Nous adopterons une formule légère, en attendant de pouvoir accueillir notre public dans tous nos espaces.»

Jean Liermier, lui, brûle de reprendre. Le directeur du Théâtre de Carouge s’installera prochainement avec ses équipes dans un bâtiment tout neuf, un modèle du genre. Dans l’intervalle, il dispose toujours de La Cuisine, salle provisoire de 500 places.

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«Nous sommes prêts, assure celui qui préside aussi la Fédération romande des arts de la scène (FRAS). La FRAS travaille avec les autorités cantonales pour que les conditions de sécurité sanitaire soient optimales, tout en prenant en compte la spécificité des salles, du point de vue des dispositifs d’aération notamment. La règle de cinquante spectateurs maximum qui était en vigueur avant le confinement était absurde. Il faut nous faire confiance.»

Dans les ruches, les abeilles triment. Elles ont hâte de piquer le peuple de la nuit. «Elles se dépensent sans compter, souffle Natacha Koutchoumov. Le théâtre est devenu ce lieu où des assoiffés luttent pour créer leurs histoires.» Leur miel fait saliver.


«Nous avons joué devant dix personnes et c’était miraculeux»

La danseuse Laurence Yadi et le metteur en scène Alexandre Doublet expliquent pourquoi il est capital de présenter leurs pièces, même devant une poignée de spectateurs

Une délivrance, mieux, un cadeau. Alexandre Doublet a ce genre de mot quand il évoque ces représentations lunaires données dans une halle de la Comédie de Genève. Dans cet espace gigantesque – un atelier de construction – des acteurs déambulaient tels des revenants autour du squelette métallique d’une maison. Disséminés dans la salle, une poignée de privilégiés, coiffés de casques audio, vivaient cette fugue dans les allées de La Cerisaie d’Anton Tchekhov.

Ces élus étaient des spectateurs professionnels, programmateurs, journalistes, artistes amis. A distance, grâce à leurs casques, ils se fondaient dans l’élégie d’une grande famille tourmentée. Une femme à la splendeur passée revient dans les jardins de sa jeunesse. Elle y retrouve son frère, ses enfants, l’ombre surtout d’un fils noyé. Alexandre Doublet récrit dans une encre incandescente La Cerisaie, cet adieu à une époque.

Son Retour à la cerisaie, Alexandre Doublet ne l’avait pas imaginé ainsi. Au départ, il était programmé à la Comédie, avant Vidy et le Théâtre des Halles de Sierre. Quand il a su qu’il ne pourrait pas jouer devant un public lambda, il a imaginé une extension radiophonique. Chaque soir, après la représentation, artistes et intellectuels de haut vol – le professeur de littérature, spécialiste des fantômes Daniel Sangsue notamment – prolongeaient ce vol de nuit. L’émission animée par la journaliste Isabelle Cornaz était diffusée sur les sites de la Comédie, de Vidy et des Halles de Sierre.

«Jouer devant si peu de monde peut paraître absurde, mais pour nous c’était essentiel, raconte Alexandre Doublet. Il y a un tel sevrage depuis un an, que cela devient miraculeux. Quant au recours à la radio, il nous a permis de recréer ce lien qui manquait. C’était notre façon de dire que la servante, cette petite lampe qui éclaire les coulisses quand les acteurs sont partis, restait allumée.»

Fureur de vivre

Même satisfaction, l’autre soir à Genève, à la Salle des Eaux-Vives, bastion de l’Association pour la danse contemporaine. Sur le gradin, dix spectateurs masqués. Sur scène, huit interprètes en training se jaugeaient dans un silence clinique. Deux groupes de quatre se reniflaient, assis comme à l’hôpital, la mine neurasthénique. Mais voici qu’un gong sonne: une femme et un homme s’empoignent. Trois minutes de coups fourrés, de parades, de strangulations déjouées.

Sous le choc de ces jours sans feu, Laurence Yadi et Nicolas Cantillon ne pouvaient concevoir autre chose qu’une pièce de combat. Ce couple d’artistes franco-suisse a nommé sa rixe Ever. Une suite de corps-à-corps donc, en duo, puis en mêlée, comme pour libérer des forces souterraines, celles que la prohibition du contact physique refoule.

«Pour nous, chaque soir était sold out, confie Laurence Yadi. Quel que soit le nombre de têtes dans la salle, on s’engage à corps perdu.» Fureur de vivre? A l’évidence. «Après toutes ces semaines tellement intenses de travail, je ressens le vide, avoue cette danseuse solaire. Le métier me manque.»

Alexandre Doublet, lui, voudrait ressusciter son Retour à la cerisaie prochainement à Vidy et à Sierre, puis le transbahuter dans les villages, au milieu des champs et des stades de campagne. En ces temps de claustration, les enfants des tréteaux aspirent à abattre les murs. C’est ce qu’Alexandre Doublet appelle un «vaccin culturel».


Le Poche, un modèle en chiffres

6 C’est le nombre de comédiens qui forment cette saison le collectif du Poche à Genève, seul théâtre romand disposant d’un ensemble.

8 Le 8 mars, le Poche pourra présenter les huit spectacles de sa saison.

6000 C’est le salaire mensuel brut moyen des acteurs du Poche.

180 Depuis le premier confinement, c’est le nombre de jours de fermeture au public des théâtres, selon un décompte de Mathieu Bertholet.