José Luis de Juan. Se souvenir de Lampe. Trad. d'Isabelle Gugnon. Seuil, 220 p.

L'auteur de Se souvenir de Lampe (Recordando a Lampe, 2001), José Luis de Juan, 47 ans, est Majorquin, universitaire, inconnu ici et prometteur. Le roman historique qu'il nous livre n'a rien à voir ni avec l'Espagne ni avec notre siècle. L'action se passe à Königsberg, au temps de l'expansion du royaume de Prusse et de l'ascension de Bonaparte. Tout est parti d'une note du professeur Emmanuel Kant dans un carnet: «Février 1802. A partir de maintenant et à l'avenir, il ne faut plus se souvenir du nom de Lampe.» Intrigué par cette phrase énigmatique, José Luis de Juan a voulu savoir qui était ce Lampe, et il a bâti, à partir des témoignages et correspondances de l'époque, un roman où l'imagination comble généreusement les lacunes.

Paysan fruste d'un village voisin de Königsberg, Martin Lampe, comme tous les paysans du royaume, devait accomplir son service militaire. Il en fit vingt ans. Très jeune, dans les années 1750-60 (l'auteur ne dit pas si ce fut contre les Français, les Autrichiens ou les Russes, au Hanovre, en Silésie ou en Pologne), il fut blessé à la jambe au cours d'une mission et devint inapte aux longues marches et au combat. On l'affecta à l'épluchage des patates dans l'intendance; puis sa chance l'envoya au service d'habillement. Il devait prendre les mesures des militaires et surveiller l'exécution de ces uniformes dont l'armée du Grand Frédéric était si fière. Davantage de guerres, donc de soldats: on sous-traita avec des tailleurs en ville. Lampe y prit de mauvaises habitudes: accepter des pourboires, vérifier mollement l'exécution et les factures.

Peu après survint un bleu, Kaufmann, qu'on bizuta selon les usages. Mais bientôt Kaufmann, la rigueur même, sut se faire apprécier. Il fut choisi comme brigadier-fourrier, grade qui aurait dû revenir à Lampe. Ivre d'alcool et de rage, celui-ci tenta d'estoquer le nouveau promu. Lampe dut en 1778 demander sa retraite anticipée avec une pension misérable, et se chercher un emploi. Au même moment, Kant, 54 ans, cherchait un domestique pour s'occuper de ses effets.

Et Lampe fut pendant vingt-quatre ans le valet du philosophe, le suivant de pension en pension jusqu'à la maison de Prinzessinstrasse. La vie du philosophe était mieux réglée que du papier à musique. Hiver comme été, il se couchait à 10 heures. A 9 h 45, Lampe apparaissait dans le bureau: «Voici l'heure», annonçait-il d'un ton impérieux. Kant posait son livre et gagnait sa chambre à coucher, d'une austérité monacale, suivi à 2 mètres par le valet, fidèle à des années de discipline militaire. Kant exigeait une température égale quelle que soit la saison, et le noir absolu. Le maître couché, Lampe allait se servir deux rasades de cordial, puis regagnait sa mansarde dans les combles et s'endormait pendant que sa femme continuait ses travaux d'aiguille. Souvent des cauchemars de batailles hantaient son sommeil, des baïonnettes, des mitrailles, l'odeur de la poudre, d'incendies, de charniers. Parfois, dans ses insomnies, il allait feuilleter les écrits du maître dans le bureau, et n'y comprenait rien. A 4 h 45, Lampe entrait dans la chambre à coucher de Kant: «Voici l'heure, Monsieur.» Kant s'empressait de se lever, gagnait son bureau, allumait son unique pipe de la journée et travaillait jusqu'à 1 heure, bonnet sur la tête, théière sur la table.

Le roman abonde en détails sur les singularités du philosophe, ses phobies, sa hantise des maladies, la mécanisation de sa vie organique. Quant à Lampe, il buvait trop, volait sur l'argent des courses, battait sa femme. Les amis de Kant s'émurent: il lui fallait un autre valet. Et ce fut sur Kaufmann, qui venait de quitter l'armée, que leur choix se fixa. Congédié, Lampe revint de nuit le 18 février 1802, ivre, et larda Kaufmann de coups de sabre. L'histoire ne dit pas si la victime survécut, ni ce qu'il advint de Lampe.