Il refuse de parler à la presse depuis trente ans et de se laisser photographier depuis presque autant. Sur chaque nouveau film, son contrat stipule qu'il ne sera contraint à aucune courbette promotionnelle. Pas étonnant que Terrence Malick soit considéré comme le plus grand mystère vivant du 7e art depuis la mort de Stanley Kubrick - un devancier dont il partage non seulement trois lettres mais aussi le perfectionnisme, le goût du secret et le parcours (visible) sans faute.

Pendant des années, lorsque l'auteur de ces lignes répondait «Malick» à la question de «Quel est votre cinéaste préféré?», la réaction allait de l'incrédulité condescendante à l'ignorance pure et simple. Tout cela a bien sûr changé en 1998, lorsque le cinéaste, après vingt ans de silence, revint au premier plan avec La Ligne rouge, magnifique film de guerre salué par l'Ours d'or du Festival de Berlin et des louanges unanimes. Sept ans plus tard, l'accueil du Nouveau Monde est nettement plus réservé, sans que la qualité du film soit vraiment en cause. L'histoire se répète: de même que le débutant prodige de La Balade sauvage (Badlands, 1973) n'en était déjà plus un au moment des Moissons du ciel (Days of Heaven, 1978), le fils prodigue de La Ligne rouge est redevenu un cinéaste comme les autres, qui énerverait même plutôt par ses singularités.

Longtemps, on a craint qu'il ne devienne le J.D. Salinger du cinéma, mais il n'en est devenu «que» le Thomas Pynchon. On le sait grand voyageur et très cultivé, mais guère cinéphile et peu communicatif. Ses collaborateurs se plaignent tous d'un processus de tâtonnements épuisant pour parvenir à réaliser ses visions. Physiquement, les rares photos révèlent un homme un peu lourd, précocement chauve et souvent barbu.

Tout ce qu'on sait de ses débuts remonte au temps où il parlait encore, le reste provenant de témoignages de proches. Il est ainsi certain que Terrence Malick est Texan, né à Waco le 30 novembre 1943, l'aîné des trois fils d'Irene et Emil Malick, cadre d'une grande compagnie pétrolière. Après avoir grandi à Austin et Bartlesville, Oklahoma, il accède en 1961 à la prestigieuse université de Harvard, où il étudie la philosophie. Des petits boulots d'été le voient travailler dans les champs et tâter du journalisme. Non dénué d'ambition, le jeune homme rencontrera Martin Heidegger en Allemagne et publiera une traduction d'un de ses textes, Vom Wesen des Grundes, mais ne terminera jamais sa thèse.

Diplômé en 1966, il se rend en effet à Oxford grâce à une bourse mais dévie sur des études latino-américaines. De retour aux Etats-Unis, il entre au New Yorker, qui l'envoie en Bolivie pour un article sur Che Guevara. La mort de ce dernier le fait rester quatre mois pour suivre le procès de Régis Debray, mais il ne parviendra pas à rendre d'article. En 1968, il accepte un poste de professeur de philosophie au MIT (Massachusetts Institute of Technology) de Boston. La même année, le suicide de son frère cadet (parti étudier la guitare en Espagne) le marque profondément. Surtout, il commence à envisager le cinéma comme une alternative à l'enseignement, pour lequel il ne se sent guère d'aptitudes.

En 1969, à l'ouverture de l'American Film Institute de Los Angeles, il envoie un court métrage 8 mm et est accepté dans la première volée d'étudiants. Durant ses deux ans de formation, il réalise un court métrage (Lanton Mills) mais s'assure surtout les services d'un agent, Mike Medavoy, qui lui obtient des jobs de scénariste. Il travaille ainsi sur une première version de Dirty Harry intitulée Dead Right (pour Irvin Kershner et Brando!), dépanne Jack Nicholson sur sa première réalisation (Drive, He Said), vend un scénario original (Deadhead Miles, de Vernon Zimmermann) et réécrit Les Indésirables (Pocket Money, de Stuart Rosenberg) et The Gravy Train (Jack Starrett).

En fait, il se prépare surtout pour son premier long métrage, La Balade sauvage, dérive d'un couple criminel inspirée d'un fait divers des années50. Réalisé en indépendant pour 500000 dollars, avec deux quasi-inconnus (Sissy Spacek et Martin Sheen), ce film d'une intense poésie est acheté par la Warner et accueilli avec enthousiasme par la critique, sans faire de vagues au box office.

Malick peut aussitôt se remettre au travail, mais Les Moissons du ciel, triangle amoureux sur un domaine texan au début du XXe siècle (mais tourné dans l'Alberta canadien), connaît une gestation difficile. Après deux ans de post-production, il sort en 1978, accueilli par des critiques plus mitigées. Un trio de jeunes acteurs (Richard Gere, Brooke Adams et Sam Shepard) et quelques prix (meilleur réalisateur à Cannes, Oscar pour la photo de Nestor Almendros) n'en font pas plus un succès public. Comme pour Badlands, sa réputation de chefs-d'œuvre d'une décade faste se fera peu à peu.

Au moins, le film plaît tant à Charles Bludhorn, patron de la Paramount, que ce dernier offre à Malick un million de dollars et une carte blanche pour son projet suivant. C'est le début de la fin. Il achèvera bien un scénario intitulé Q, mais si fumeux (une vision de l'évolution vue depuis la préhistoire) qu'il sera jugé infilmable. Se sentant incompris par Hollywood, victime d'un véritable blocage, Malick renonce à toute velléité de réalisation et disparaît des radars. Il s'installe en France en 1980, où il a rencontré celle qui deviendra sa deuxième épouse.

Il voyage de par le monde, alterne entre ses deux domiciles à Paris et à Austin. De quoi vit-il? Sans doute de l'écriture de scénarios jamais réalisés (Hungry Heart, Desert Rose, The Moviegoer, une première version de Great Balls of Fire! et une adaptation théâtrale de L'Intendant Sansho de Mizoguchi). Lorsque les producteurs Robert Geisler et John Roberdeau le relancent en 1988, il leur propose The Thin Red Line, le roman de James Jones sur la bataille de Guadalcanal. Mais il faudra encore huit ans pour arriver à le convaincre de revenir à la réalisation!

Depuis, Malick s'est remarié et vit à Austin. Il a produit un documentaire (Endurance), fondé sa propre compagnie, Sunflower, avec son producteur de Badlands Ed Pressman (Undertow de David Gordon Green, The Beautiful Country de Hans Petter Moland) et jongle avec les projets. Jusqu'à sa prochaine disparition?