Le gris n’est sans doute pas la couleur la plus évidente pour annoncer les beaux jours. Et pourtant, c’est celle que le Mamco a choisi de mettre en avant pour sa séquence printanière d’accrochages . Sous un titre claudélien, «Le Partage de minuit», le musée a puisé dans sa collection non pas une triste série d’œuvres oubliées, mais des dizaines de toiles, de sculptures, de photographies, d’installations qui, toutes ensemble, créent, par contraste, un paysage stimulant dans un monde hypercoloré. Ces morceaux choisis, souvent extraits d’expositions vues ces dernières années mais également inédits, déclinent sur une bonne partie du musée la riche palette des gris, mais jouent aussi avec des jeux de noir et de blanc.

La visite commence au 4e étage avec, face à l’entrée, la vaste toile de deux mètres de côté de Yan Pei-Ming, qui a donné à Christian Bernard, directeur du Mamco, l’envie d’explorer la face grise de ses réserves. Celle-ci représente la colonne Vendôme, ou du moins ce qu’il en reste, fracassée au sol et enfouie sous la neige. Molle débandade du monument à la gloire de Napoléon, comme pris sous les neiges d’une retraite de Russie métaphorique. La colonne a, en fait, été brisée par la Commune de Paris en mai 1871, alors que Gustave Courbet, artiste engagé à qui Yan Pei-Ming rend ici hommage, avait déjà proposé de la déboulonner quelques mois auparavant.

L’artiste chinois est un maître de la grisaille, cette technique qui permettait aux peintres médiévaux de donner l’illusion du relief sculpté en travaillant le camaïeu, a priori plutôt de gris, mais aussi parfois de jaune ou de vert. Yan Pei-Ming pratique d’ailleurs aussi la technique en rouge. Entre le Moyen Age et le XXIe siècle, de Bosch à Ingres, la grisaille a été exploitée pour elle-même, mais elle a aussi permis de réaliser esquisses et copies.

Presque vis-à-vis de ce paysage historique, une autre grande toile, signée par l’artiste italien Gabriele Di Matteo. Elle représente un vieil homme aveugle, les yeux trop plissés. Un aveugle pour guider le visiteur au pays de tous les gris? Oui, mais quel aveugle, puisque le tableau reprend une photographie de Borges. Borges, qui se plaignait qu’une fois aveugle, le noir lui était devenu, paradoxalement, une couleur impossible.

Dans cette salle qui, en quelque sorte, donne les enjeux, on trouve encore une sculpture de Pierre Vadi – le gris comme une matière – et ce fusain d’Alain Huck qui représente un salon de chasse extravagant. Le dessin est en partie effacé, estompé, ce qui lui donne une luminosité grise indescriptible. Face à lui, cette double porte du monte-charge du Mamco, photographiée grandeur réelle, mais en noir et blanc, par Philippe Grenon pour sa série internationale d’ascenseurs en 2011. Etrange objet, qu’on regarde tout à la fois comme un alias du réel, comme une photographie, et comme un tableau, tant son aspect est pictural.

A la manière de cette première salle, le 4e étage oublie les couleurs. Tout y est plus ou moins gris, et pourtant retient notre attention. Des pièces entières sont ainsi plongées dans le gris, habillées par lui, sous forme de tissu doux et plissé pour John Armleder, de miroirs noirs pour Bernard Venet, ou de peaux de caoutchouc anthracite sous tension pour Claude Lévêque. Chaque œuvre nous dit que la longue gamme de nuances du noir au blanc a finalement été choisie par nombre d’artistes, au cœur même d’un monde de la représentation qui n’a jamais été aussi riche de couleurs. Autant cette sculpture protéiforme de Frank Stella, dont on ne se lasse pas de faire le tour (c’est une pièce inédite que le Mamco est en passe d’acquérir), que ce torse de femme, sculpturale de dos, ou cette ville, tous deux photographiés en noir et blanc par Balthasar Burck­ard. Ou encore ces dessins de Didier Rittener, qui font écho à tout l’univers de l’imprimé, ou ces croquis du Mont-Blanc du Tacul, comme arrachés, volés à la montagne, par Amy O’Neil.

Christian Bernard rappelait, lors de sa présentation des nouveaux accrochages, que l’idée que les historiens de l’art se font de leur matière a été longtemps nourrie par les reproductions, forcément en noir et blanc, des catalogues. Ici, ce sont les œuvres qui sont en noir et blanc et qui, pourtant, nous parlent bien des couleurs du monde. A la manière de ce second Blind Man de Gabriele Di Matteo, qui boucle le parcours du 4e étage, copie conforme du premier. Ou presque. L’artiste italien a repris cinq fois son tableau d’après la photographie de Borges, questionnant ainsi de façon troublante le geste pictural, la distance créative.

Le 3e et le 1er étages, avec un foisonnant kiosque à dessins, ou encore des estampes de Fabrice Gygi, des aquarelles de Silvia Baechli, prolongent cette fête du gris. Une teinte qui n’empêche pas l’humour, comme le prouvent les historiettes en une image de Gérald Minkoff ou l’hommage à Mae West, tableau en ondulations noires et blanches de Philippe Decrauzat.

Et hormis ce «Partage de minuit», dans le reste des accrochages printaniers du musée, on ne peut s’empêcher de remarquer que le gris a ses magies. Il est bien sûr roi, et pourtant terne, chez Pierre-Olivier Arnaud, pour qui «le régime spectaculaire, c’est l’aveuglement». Il est brillance chez Pascal Pinaud, qui a imaginé, pour le Stade Jules-Ladoumègue à Paris, la moins triste des grilles possibles. C’est une des œuvres de commande publique autour du tramway parisien, dont Christian Bernard, au nom du Mamco, est le directeur artistique. La présentation du projet est aussi à découvrir au musée.

Cycle «L’éternel détour», séquence printemps 2013. Mamco, rue des Vieux-Grenadiers, Genève. Ma-ve 12-18h, sa-di 11-18h. Jusqu’au 5 mai. www.mamco.ch

Un aveugle pour guider le visiteur au pays de tous les gris? Oui, mais quel aveugle, puisqu’il s’agit de Borges