Pour les dix ans du Mamco, son directeur, Christian Bernard, a choisi d'offrir tout un étage à un seul artiste, Fabrice Gygi. En 1996, le Genevois avait accroché à la rambarde de la double volée d'escaliers qui mène au premier étage des matelas en plastique orange. Jusqu'au 16 janvier, la pièce sert plutôt de signalétique jusqu'au premier étage alors qu'au départ, elle représentait pour l'artiste une protection, évoquant le jeune public auquel le nouveau musée souhaitait aussi s'adresser. Protéger, et son double ambivalent, enfermer, voilà une notion qui traverse l'œuvre de Gygi. Comme on peut le voir dans cette exposition qui n'est pas une rétrospective, mais montre aussi, installés sur une estrade rouge, des travaux à peu près contemporains de la naissance du Mamco.

Protéger, enfermer. Difficile avec ces notions de ne pas remonter à l'adolescence mouvementée de Gygi. Non pas que le jeune Fabrice ait grandi dans la zone. Mais, question de tempérament sans doute, en classe, il préfère se tatouer les bras que de dessiner sur du papier comme ses camarades. Ce «mauvais garçon» finira par passer deux ans dans une maison de rééducation par le travail. A la veille de la quarantaine, il aimerait bien qu'on arrête de lui parler de ce passé. Mais ses tatouages n'ont pas le style ethno-branché des années 2000 et il a toujours une tête de mauvais garçon.

Et puis, c'est bel et bien à cette époque troublée qu'il a commencé à dessiner, bricoler, graver. Déjà, à l'âge où les garçons veulent être pompiers ou archéologues, il rêvait de devenir bijoutier. Impossible avec un parcours comme le sien de suivre un apprentissage normal. Il pense alors apprendre la gravure sur bijoux et on l'introduit au Centre genevois de gravure contemporaine. Il entre ensuite à l'Ecole des arts décoratifs, puis à l'Ecole supérieure d'art visuel. Au début des Beaux-Arts, il effectue son premier voyage en solitaire dans le Grand Nord canadien, une expérience dans le froid extrême qu'il renouvellera à la fin de ses études. De ce deuxième périple, il ramène des photos noir/blanc dont il troue les négatifs à son retour. Ces images violemment oblitérées ont été réunies dans le livre d'artiste publié en 2002 lors de la 25e Biennale internationale de São Paulo où il représentait la Suisse. Il y avait conçu une pièce intitulée Vigie, tour de contrôle dont la cabine-ascenseur montait et descendait sur un axe de 12 mètres de haut.

Protéger/enfermer. On y revient. Beaucoup de pièces de Fabrice Gygi, du sac de couchage à la tente, en passant par les grillages, évoquent cette dualité si inhérente à notre société. Depuis longtemps Fabrice Gygi n'est plus un voyou et a inscrit sa critique sociale dans une formulation artistique. Il préfère donc aujourd'hui parler de position plutôt que de révolte. Il a d'ailleurs étendu sa réflexion à tous les lieux où le lien social est organisé, de l'isoloir de vote à la tribune sportive, reproduisant de telles infrastructures pour les installer comme des sculptures classiques au musée, et leur donner ainsi force de symboles. Tout en leur laissant leurs dimensions 1/1 pour que le visiteur puisse expérimenter une relation physique réaliste avec cet univers, dans une tension rendue encore plus forte par la réduction presque totale des couleurs au gris, au beige, à l'acier.

En fait, un véritable révolté exposerait-il au musée? «Le fait même de choisir d'être un artiste est de l'ordre du compromis. Ça me permet d'appartenir à la société tout en restant un peu dehors. Et le musée est le lieu où je peux m'exprimer, résume-t-il simplement. Nous entretenons une relation de bon voisinage.» La phrase prend par ailleurs un sens tout à fait concret quand on sait que son atelier est situé dans la cour même du Mamco…

On oubliera sans doute définitivement cette image de l'artiste voyou en rappelant que, depuis sept ans, Fabrice Gygi enseigne à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne. Même s'il tient à préciser: «Je n'enseigne pas, je donne des informations sur le fonctionnement de l'art grâce à l'expérience que j'en ai.» Informer plutôt que former ou, pire encore, que conformer. Fabrice Gygi professeur est sans doute digne de l'écolier turbulent qu'il a été. Pour lui, l'école est avant tout un lieu de rencontre, qui doit aider à se réaliser, c'est-à-dire apprendre à prendre le temps de faire ce qu'on veut. Un discours qui peut sembler un peu facile pour quelqu'un qui a très vite trouvé les moyens de produire, d'exposer, de faire des performances. Mais Fabrice Gygi n'a pas attendu l'institution, participant au début des années 1990 à Vevey à l'aventure du groupe M/2, ou encore à la création de l'espace d'art contemporain Forde, lors de la naissance de l'Usine de Genève.

C'est aussi à cette ténacité que Christian Bernard rend hommage avec son invitation, qu'il commentera d'ailleurs lui-même (mardi 19 octobre à 18 h 30). Et il n'est pas le seul à trouver l'artiste genevois incontournable en ce moment. L'espace d'arts contemporains Attitudes l'a aussi invité pour l'exposition de ses dix ans, vernie le week-end prochain. Il a aussi reçu cet automne le Premier Prix de la Triennale de l'estampe contemporaine du Locle et il fait partie des vingt artistes internationaux qui ont investi le terminal de l'aéroport Kennedy de New York pour sa réouverture. Sa pièce? Une plante verte!