Mamco, séquence couleurs

Expositions Le dispositif coloré qui accueille les 24 films, presque tous en noir et blanc, d’Ulla von Brandenburg donne le ton

Le musée genevois offre une présentation automne-hiver d’une exceptionnelle tenue

Au printemps 2013, le Mamco fêtait le gris, tous les gris qui vont du noir au blanc, dans un accrochage au 4e étage pas terne du tout. On y repense aujourd’hui sur le palier de l’exposition d’Ulla von Brandenburg, toujours au 4e étage du musée genevois. Au mur, des carrés de couleurs, évocation du cercle chromatique de Johannes Itten, un des penseurs et des enseignants les plus influents du Bauhaus. Ces couleurs, le visiteur va les retrouver de salle en salle, chacune accueillant un des 24 films de l’artiste allemande.

Ulla von Brandenburg est la troisième artiste allemande que le Mamco expose en peu de temps, après Cosima von Bonin et Katinka Bock et sans compter Alexandra Leykauf, plus discrètement. Pour Christian Bernard, directeur, c’est une façon de casser l’image traditionnelle de l’artiste allemand, celle d’un homme qui peint. Ulla von Brandenburg, comme Katinka Bock, a d’ailleurs choisi de s’éloigner du contexte germanique, très prégnant, et de vivre à Paris.

Son exposition est donc une suite de rencontres entre des images en noir et blanc et une couleur. Devenus monochromes, les films semblent d’autant plus flottants, vaporeux, irréels. Que l’image soit, exceptionnellement, colorée, et le fond est alors blanc. Les films n’ont pas besoin de cette déclinaison colorée pour qu’une unité s’installe entre eux. Ils ont beau avoir été réalisés sur une période de vingt ans, on y reconnaît les mêmes acteurs, les mêmes lieux parfois. De salle en salle, on découvre un univers où il est toujours question du jeu, de la représentation, de la théâtralité, de l’illusion.

Le premier film visible, sur fond violet, montre les ombres projetées des comédiens, grandeur réelle. On quitte la dernière salle avec une danse de mort, celle d’un petit squelette au bas du mur. Entre deux, des gens se déguisent, s’installent dans des poses théâtrales ou rituelles, devant des rideaux de scène ou dans la rue, jouent aux cartes, font des numéros de cirque. Les scènes de Sing­spiel se succèdent dans les pièces blanches et vides et dans le jardin de la Villa Savoye, de Le Corbusier, qui n’est plus ici qu’un décor. Comme les couleurs d’Itten, souligne Christian Bernard, cette évocation de la modernité nous parle d’un temps où il s’agissait de créer pour un homme émancipé dans un monde démocratique.

La mélancolie qui s’installe est encore augmentée, de salle en salle, par la bande-son. Elle semble n’être qu’une, chantée par l’artiste elle-même. Elle offre sa voix à tous les personnages, pour de petites scènes faussement anodines, elle entonne des comptines qu’elle a elle-même écrites, et qui ressemblent à des énigmes. En tout, c’est une heure et demie de cinéma qui défile, le temps habituel d’un film commercial, mais éparpillé en 24 projets qui se font écho, tous sans montage, si ce n’est parfois une simple succession de plans-séquences.

Et l’on commence à descendre les étages du musée pour découvrir les autres expositions de cette séquence automne-hiver avec dans la tête une ritournelle allemande et une gamme de couleurs. D’étage en étage, on retrouvera la même ri­gueur de présentation, non pas ­sèche mais riche d’échos, riche de la mémoire des lieux, de rappel des expositions vues ici depuis vingt ans, et de dialogues entre les moments de l’accrochage actuel. Impossible de tout citer ici. Nous avons déjà évoqué Loulou, l’installation de Sonia Kacem pour le Prix Manor (LT du 04.11.2014). Nous citerons les gros camions américains dessinés avec vigueur par Amy O’Neill, qui trouve ainsi un nouveau support à son intérêt pour les objets de la culture populaire, les peintures à l’huile du Vaudois Stéphane Zaech aussi, avec leurs personnages grotesques, qui ont trois yeux ou quatre jambes, sortes de mutants de l’histoire de l’art. Nous évoquerons les photographies noir-blanc faites par Marcia Hafif dans sa ville natale de Pomona, en Californie, qui rappellent des séries d’Ed Rusha.

Mais nous aimerions surtout parler de Carl Andre, le sculpteur minimaliste par excellence, dont on peut découvrir ici les poèmes. Une poésie qui s’inscrit dans la page, dactylographiée, qui fait forme plutôt qu’image, son autant que sens. Les centaines de feuillets de ces Seven Books of Poetry se parcourent des deux côtés d’un long meuble vitrine que l’artiste a spécialement conçu pour une exposition à Schaffhouse et dont le Mamco hérite. On le trouve, comme il se doit, dans l’espace des sculptures.

Et surtout ne pas manquer des salles merveilleuses parce qu’elles disent l’amitié, la gratuité et la richesse d’un échange au long cours, de plus de quarante ans, entre l’artiste François Martin et le philosophe Jean-Luc Nancy. Le premier réalise dessins, peintures légères, la plupart du temps en séries, qu’il envoie au second, l’incitant à compléter par l’écriture. Les ajouts sont parcimonieux, inventifs plutôt que savants. C’est sans doute un cadeau entre eux, ça l’est aussi pour nous.

Cycle Des histoires sans fin, séquence automne-hiver 2014-2015, Mamco, Genève, jusqu’au 18 janvier. www.mamco.ch

Elle offre sa voix aux personnages, entonne des comptinesqui ressemblentà des énigmes