Art contemporain

Le Mamco se met en situation

Le Musée d’art moderne et contemporain de Genève consacre son nouvel accrochage au lettrisme et à l’Internationale situationniste. Un vrai défi, les deux mouvements rejetant la production artistique

Autant vous avertir: la nouvelle exposition du Mamco est exigeante. Ce n’est pas pour dire que les précédentes étaient forcément plus faciles. Mais lorsque Lionel Bovier et Paul Bernard, directeur et conservateur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève, s’attaquent à l’esthétique du lettrisme et de l’Internationale situationniste, il faut s’attendre à trouver beaucoup de choses à lire et peu à voir.

«Nous sommes partis du fait que Mai 68 fête cette année ses 50 ans, explique Lionel Bovier. Nous avions envie d’étudier les mouvements d’idées de l’époque et de savoir si leur héritage avait été transmis ou pas. Le problème avec ces ultimes avant-gardes, c’est qu’elles constituent une sorte de nébuleuse dont chaque élément est difficile à décrire.»

Nébuleuse nébuleuse

Lettrisme, Internationale lettriste, Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, Laboratoire expérimental d’Alba, Comité psychogéographique de Londres, Internationale situationniste, The Situationist Times, SPUR… La liste de ces groupements aux noms délirants contribue à emmêler un écheveau déjà passablement touffu. Un point commun les relie tous cependant: la volonté de bazarder la culture en place. Un esprit destructeur qui animait les membres du lettrisme et de l’Internationale situationniste (qui projetait un putsch contre l’Unesco) à tous les niveaux.

«Ces mouvements artistiques se sont petit à petit retrouvés subordonnés au combat politique et révolutionnaire, observe Paul Bernard. Au point qu’à partir des années 60, l’Internationale situationniste multiplie les exclusions d’artistes. Elle va jusqu’à proclamer que toute œuvre d’art produite par des situationnistes est anti-situationniste.»

Compromis refusés en bloc

Mais alors comment présenter au public ces mouvements sans art qui vont s’ingénier à saper le travail des institutions culturelles? «C’était parfois compliqué, admet le conservateur et co-curateur de l’exposition intitulée Die Welt als Labyrinth (Le monde comme labyrinthe). «Ce titre, par exemple. Il reprend celui d’une exposition situationniste au Stedelijk Museum d’Amsterdam en 1960. Ses organisateurs avaient imaginé une sorte de parcours sans œuvre mais avec des ambiances. On entrait dans ce dédale par le trou fait par le premier visiteur. Trop radical pour le directeur du musée qui a proposé des compromis. Les situationnistes les ont tous refusés en bloc. L’exposition n’a jamais eu lieu.»

Ce qui signifie aussi qu’il a fallu beaucoup d’efforts pour retrouver des pièces à montrer, leur but premier n’étant pas d’être esthétiques et encore moins d’être conservées. D’autant que la vague situationniste a déferlé partout en Europe, de la France au Danemark en passant par les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie. Et que la plupart de ses acteurs, nés entre 1900 et 1920, ont aujourd’hui presque tous disparu.

Abstraction rupestre

La multitude de tentatives individuelles qui vont chercher à se raccrocher à la nébuleuse vient corser encore un peu plus l’affaire. Comme celle de Ralph Rumney dont le Mamco présente une large sélection des œuvres, notamment ses grandes compositions géométriques à la feuille d’or. Mais Rumney, c’est aussi l’inventeur des flâneries urbaines dans Londres et Venise selon un plan dicté par les états d’âme que provoquent ces dérives psychogéographiques.

Cet art qui musarde et se laisse guider par le hasard, c’est aussi celui de l’Italien Giuseppe Pinot-Gallizio, fondateur du Laboratoire expérimental d’Alba en 1956. Avec son fils, il invente une méthode de peinture industrielle qui s’achète au mètre et dont il va tapisser les parois d’une grotte artificielle. Cette Caverne de l’antimatière qui supporte mal les déplacements a quand même fait le voyage de Genève. Ces abstractions rupestres sont peut-être l’ensemble le plus spectaculaire de l’exposition.

Le spectacle justement. En 1967, Guy Debord en a fait un livre célèbre qui annonçait une société perdue dans son autopromotion. «Ces mouvements ont malgré tout inventé des moyens, des formes qui vont passablement influencer les générations d’artistes suivantes, reprend Lionel Bovier, qui consacre une section à cet art qui assume son rôle d’entertainer, d’animateur dans un monde où la publicité et le marketing font la loi. Et où parfois, comme chez les Français Philippe Parreno et Dominique Gonzalez-Foerster, la fiction du divertissement entre par effraction dans la réalité du musée.

Stars de l’art

En 1986, l’Américain David Robbins fait poser les artistes en vogue et les photographie à la manière des acteurs de cinéma. Il y a là Jeff Koons, Ashley Bickerton, Louise Lawler, Cindy Sherman, Steven Parrino, tous jeunes et fringants dont les portraits noir et blanc ressemblent à ceux pris au Studio Harcourt. Trente ans plus tard, ces artistes, à quelques exceptions près, sont en effet devenus des acteurs incontournables, les stars du marché de l’art. «Jusqu’à ce qu’en 2000 on constate une inversion, lorsque ce sont les stars qui vont chercher à participer au circuit de l’art contemporain. Comme le rappeur Jay Z qui collabore avec la performeuse Marina Abramovic.»

Qu’est-ce que penseraient les situationnistes de cette situation? Sans doute qu’ils s’en agaceraient et s’en amuseraient. Et qu’ils diraient comme Isidore Isou, cinéaste, inventeur et fondateur du lettrisme qui concluait ainsi son Traité de bave et d’éternité de 1951, dont la bande-annonce tourne en boucle au Mamco: «Tous les imbéciles du monde, unissez-vous!»


Die Welt als Labyrinth, Mamco, Genève. Jusqu’au 6 mai.

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