C’est un film d’aventures fantastique, genre Le cimetière des cachalots passé par La vallée des mammouths. En quête de fortune, des hommes font 350 kilomètres sur des dinghy boats à travers des flots perfides pour rallier les îles de Nouvelle-Sibérie. Là, ils profitent que l’été arctique ramollisse le permafrost pour déterrer des défenses de mammouths. Ils mettent au jour des ossuaires fantastiques, os et parfois poils comprimés par la boue. Il arrive même que certaines carcasses saignent. Les plus belles défenses se monnaient à prix d’or – 1000 dollars le kilo – auprès de marchands chinois. Finement sculptées, elles finissent dans le lobby des grands hôtels de luxe.

Le film paie aussi son tribut à la science-fiction, tendance Bienvenue à Gattaca et Jurassic Park. Aux Etats-Unis, en Corée, en Chine, des généticiens rêvent de recréer le grand proboscidien velu de l’âge de glace, mais aussi d’«insérer de nouveaux codes dans le génome du vivant». Aux Etats-Unis, George Church, ingénieur en génétique moléculaire, veut recréer un mammouth en implantant son ADN dans une cellule d’éléphante asiatique. Ce savant est adulé comme une rock star par les milliers d’étudiants participant à la compétition International Genetically Engineered Machine. Cinq équipes concouraient en 2004, 300 cette année, soit 5600 apprentis sorciers, heureux de bricoler le vivant, ce magnifique Lego.

Caniche adoré

Dans Genesis 2.0, Christian Frei, auquel on doit des documentaires humanistes et poétiques comme The Giant Buddhas, Space Tourists ou War Photographer, oppose les reliques millénaires aux technologies futuristes pour mener une réflexion philosophique sur la notion de vivant. En Corée, il visite la société Sooam Biotech, dirigée par Hwang Woo-suk, un généticien très controversé qui, pour 100 000 dollars, clone le caniche adoré dont le décès a laissé ses maîtres inconsolables.

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En Chine, à Shenzhen, le BGI (Beijing Genomics Institute) travaille sur le séquençage du vivant. «Life becomes Big Data», claironne le directeur prométhéen de l’entreprise. Il rêve de recréer le mammouth, d’entrer l’ADN des Chinois dans ses ordinateurs et vaticine: «La parole de Dieu n’est pas encore parfaite. En travaillant ensemble, on peut rendre Dieu parfait.» Un généticien américain évoque la question de l’éthique. La responsable de la communication esquisse un sourire d’incompréhension puis son regard s’absente. Ce masque impassible exprime le gouffre entre l’Occident et la Chine, entre l’inquiétude ontologique et la fuite en avant scientiste.

Noble pachyderme

Devant le BGI trône une hideuse statue de mammouth grandeur nature, comme un trophée propitiatoire. Eteint il y a quelques milliers d’années, le noble pachyderme a été le contemporain de l’Homo sapiens. Le changement climatique lui a été fatal; l’homme a sans doute précipité sa disparition en le chassant. Est-pour conjurer cette faute qu’il rêve de le ressusciter? Et s’il revenait, arraché du néant pour échouer sur une planète rétrécie et trop chaude, quelle serait la tristesse de ce «mammophant», exhibé comme un trophée devant des clones humains parmi ces chimères que sont le cama (dromadaire+lama), le mouchèvre (mouton+chèvre) ou le zébrule (zèbre+cheval)?

Il est tabou de toucher aux os du mammouth. Les chercheurs d’ivoire conjurent les maléfices à travers divers rituels. Ils souffrent pourtant de la solitude, sombrent dans la dépression. L’un d’eux, dit-on, s’est pendu. Comme il n’y a pas d’arbre en Nouvelle-Sibérie, il a érigé une potence avec trois défenses… Mais les promesses de l’avenir ne sont-elles pas plus effrayantes que les malédictions du passé? A. DN


Genesis 2.0, de Christian Frei, avec la collaboration de Maxim Arbugaev (Suisse, 2018), 1h53.


Une renaissance scientifiquement hypothétique

Le mammouth reviendra-t-il parmi nous? Dans Genesis 2.0, Christian Frei montre comment certains chercheurs tentent de ramener à la vie ce populaire cousin disparu des éléphants. Largement répandu du nord de l’Asie à celui de l’Amérique au cours du dernier âge glaciaire, le mammouth laineux a commencé à se raréfier il y a 10 000 ans, avant de s’éteindre tout à fait il y a environ 2000 ans, probablement du fait des changements du climat de l’époque et d’une chasse trop intensive.

Cela fonctionne bien pour les souris et les moutons, mais ne se laisse pas transposer facilement chez d’autres mammifères

Ueli Grossniklaus, biologiste à l’Université de Zurich

Le documentaire braque les projecteurs sur deux projets actuels de «dé-extinction» du mammouth. L’un d’entre eux, mené notamment par le coréen Hwang Woo-suk – impliqué il y a une dizaine d’années dans un retentissant scandale de fraude scientifique – ambitionne de le ressusciter par clonage. Dans cette approche, le génome d’un animal est transféré dans un ovocyte préalablement vidé de son contenu génétique. Ce dernier est ensuite implanté chez une mère porteuse, chez laquelle il peut se développer en un embryon.

«Cela fonctionne bien pour les souris et les moutons, mais ne se laisse pas transposer facilement chez d’autres mammifères, la technique devant être adaptée à chaque espèce», explique le biologiste Ueli Grossniklaus, de l’Université de Zurich, dans une interview accordée à l’Académie suisse des sciences naturelles. Par ailleurs, il faudrait pour cloner un mammouth disposer d’un exemplaire complet et non altéré de son génome, ce qui n’est pas le cas.

Hybride éléphant-mammouth

L’autre projet, mené depuis l’université américaine Harvard par le généticien George Church, entend introduire diverses modifications dans le génome d’un éléphant d’Asie afin de donner naissance à un animal génétiquement modifié possédant certaines caractéristiques du mammouth, comme une épaisse couche de graisse et des longs poils. Ce dernier ne serait donc pas un mammouth laineux à proprement parler, mais un hybride des deux animaux. De nombreux obstacles restent cependant à dépasser pour produire un tel embryon et l’amener à se développer.

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La perspective de voir les sympathiques pachydermes s’ébrouer à nouveau dans la toundra demeure donc encore très hypothétique, et on peut regretter que le documentaire ne le montre pas plus clairement. Les propos des chercheurs interrogés auraient gagné à être davantage mis en perspective, car la pertinence même de ramener les mammouths à la vie est loin de faire consensus. De nombreuses espèces actuelles sont en voie de disparition, et pourraient bénéficier en priorité de programmes scientifiques de conservation. P. M.