Man, connaissance par les gouffres. Instrumental. Man. Helping Hand(SubRosa/RecRec)

Un «homme» de peu de notes. Dans la nébuleuse informe des musiques instrumentales, Man a la discrétion féconde. Depuis sept ans qu'ils dialoguent en sourdine, Rasim Biykli et Charles-Eric Charrier savent les vertus de la retenue, les pouvoirs suggestifs des silences et l'élégance de l'accident. Au point que sur Helping Hand, troisième album des Nantais, la musique abandonne ses prétentions immatérielles: captées au plus près de l'os et du souffle, les dix compositions de cette suite instrumentale ne cachent rien de leur origine humaine. Trop humaine.

Rires, respirations, frottements parasites, la prise de son selon Man n'est pas la captation distante d'un phénomène acoustique, mais bien la restitution en gros plan des frémissements de ses créateurs. Métaphore auditive d'un art qui dit, mieux que jamais, les mille palpitations d'une âme enfiévrée.

Difficile, alors, de ranger cette création dans les tiroirs confortables des disquaires généralistes. Au-dessus des partis du post-rock, du jazz ou de la musique contemporaine, la musique de Man ne fait allégeance à aucune école. Si ce n'est celle, buissonnière, qui d'Erik Satie à Talk Talk, rejette les pièges de la virtuosité pour s'attacher à décrire, sans emphase, les vertiges du corps et du cœur.

Cuisiné sur la question, Charles-Eric Charrier, bassiste de la formation, accepte tout au plus l'appellation «pop», à condition d'y entendre «ce que les Brésiliens y ont mis, une musique populaire, intelligente et audacieuse». A première vue, la comparaison déconcerte, tant les compositions lentes, l'atmosphère sombre et recueillie de Helping Hand tranchent avec la verve débridée du tropicalisme. Et, cependant, les nerfs (à bout) sont bien là dans cette musique de fin de nuit. Comme après les pleurs ou avant la crise, les climats acoustiques que fomente Man orchestrent avec deux bouts de ficelle (un piano sourd, des échantillons d'imprimante ou un parquet qui grince) une plongée troublante dans l'intimité de ses créateurs, rejoints sur ce disque par le sorcier sonore Anthony Taillard. «Nous n'avons pas de méthode, nous ne forçons rien, analyse Charles-Eric Charrier. Les morceaux naissent de nos vies, ils remontent de loin, avec tout ce que cela peut comporter de choses douloureuses ou inconfortables.» Travail de catharsis dont Helping Hand constitue le plus redoutable des aboutissements: «Nous achevons un triptyque avec ce disque, nous ne pourrions pas aller plus loin.»

Cauchemar à la David Lynch ou chagrin consommé, rien n'est jamais simplement désespéré chez Man. Parcourue de programmations insolites, traversée de courants contraires, cette musique réserve des trésors à qui ose s'y abandonner sans idée préconçue. L'aboutissement, aussi, d'une amitié musicale amorcée dans de multiples formations free-rock, au cours des années 80. De cette expérience du bruit et de la sueur, Man a conservé cette manière insidieuse de tendre jusqu'à la rupture ses amarres émotionnelles.

Pas étonnant dès lors qu'au chapitre des rencontres, humaines ou artistiques, que suscite Man, figurent des illusionnistes de la trempe de Buster Keaton, Pierrick Sorin, Sylvain Chauveau ou Clogs. Tous artisans d'une œuvre intime dans laquelle l'image, la musique et les élans de l'âme demeurent indissociables. Comme un seul homme.