La ville anglaise de Manchester ne se trouve pas au bord de la mer? Exact, mais l’Américaine Manchester-by-the-Sea si. Et autant avertir d’emblée, pour qui trouverait ce titre follement poétique: il ne s’agit guère que d’une bourgade endormie du Massachusetts, à 1h30 au nord de Boston, que le cinéaste semble avoir choisi pour sa banalité même. Idéale pour y situer un de ces drames familiaux dont il a le secret, qui savent échapper aux clichés pour vous entraîner mine de rien vers de graves interrogations existentielles.

Kenneth Lonergan? A 54 ans, un des secrets les mieux gardés des Etats-Unis. Un dramaturge, auteur d’une dizaine de pièces, qui s’est lancé dans le cinéma avec l’appui de Martin Scorsese («You Can Count On Me», avec Laura Linney et Mark Ruffalo, 2000) mais a connu le cauchemar d’un deuxième opus bloqué pour cause de désaccord avec son producteur, pour finir à peine distribué quatre ans plus tard grâce au soutien de la critique («Margaret», 2011). C’est Matt Damon qui l’a remis en selle en lui proposant d’écrire ce nouveau film qu’il comptait à l’origine réaliser lui-même, avant que son agenda surchargé ne lui fasse céder sa place à Lonergan et, devant la caméra, à son ami Casey Affleck. Un magnifique cadeau que tous deux ont parfaitement réussi à s’approprier.

Casey Affleck, l’anti-star

Le frère cadet (et plus intéressant) de Ben Affleck a déjà obtenu un Golden Globe et sa deuxième nomination à l’Oscar pour ce film difficilement réductible à un mot-clé. Disons une «étude de caractère», mais alors singulièrement fouillée ainsi qu’élargie à l’idée de communauté. Concierge et homme à tout faire d’un groupe d’immeubles à Boston, Lee Chandler apparaît d’emblée comme un mystère: un solitaire, aussi peu porté sur la fredaine que prompt au coup de poing. Un jour, il reçoit la nouvelle que son frère aîné, Joe, est mort d’une crise cardiaque. Le voici donc de retour pour une semaine à Manchester-by-the-Sea, pour s’occuper des funérailles et autres affaires pendantes, comme le bateau de pêche familial. Mais Joe, qui était divorcé, l’a surtout désigné comme tuteur de son fils Patrick (Lucas Hedges, autre révélation du film). Un adolescent de 16 ans fort occupé avec ses deux copines, son groupe de rock et son équipe de hockey, qui ne voit pas d’un très bon œil son oncle se mêler de ses affaires!

Ce qui s’annonce comme un petit drame relationnel a cependant tôt fait de se compliquer grâce au recours à de flash-back qui nous révèlent que Lee a lui aussi été marié. Mais où sont donc passés sa femme et ses trois enfants? A mi-parcours, alors qu’on a déjà été conquis par la tonalité singulière de ce film tranquille aux scènes volontiers cadrées de loin, parfois montées sur de longues plages musicales (Haendel, Albinoni, etc.), l’auteur lâche sa bombe. Une vraie tragédie qui a fait de Lee ce qu’il est aujourd’hui: un homme hanté par une faute terrible, regardé de travers dans la ville qui l’a vu grandir. Presque un Jude l’Obscur du jour d’après.

Une densité romanesque

Avec cette atmosphère de petite ville blanche aux drames feutrés, on n’est pas loin de précédents tels que «Ordinary People» (Robert Redford), «In the Bedroom» (Todd Field) ou «Back Home/Louder Than Bombs» (Joachim Trier). Pourtant, avec ses temps morts (où ailleurs a-t-on vu les protagonistes déambuler jusqu’à ce que l’un se rende compte qu’il ne sait plus où il a garé sa voiture?), ses décrochages mentaux (les flash-back surgissent sans crier gare) et même quelques scènes comiques (Patrick tentant de conclure avec sa nouvelle copine malgré une mère aux aguets), «Manchester by the Sea» est encore autre chose. Au début, on peut se sentir un peu désorienté par ce style narratif, voir dépité par un certain manque de nerf. Un peu plus tard, on s’aperçoit cependant qu’on s’est immergé comme rarement dans ces vies a priori si communes.

Lorsque ressurgit Randi, l’ex-femme de Lee (Michelle Williams), les retrouvailles sont déchirantes. Et lorsqu’il revoit ses filles, on est saisi par la beauté singulière de ce film qui dit l’impossible retour, le côté mensonger de ces «deuxièmes chances» ressassées depuis toujours par la fiction américaine. Comment continuer à vivre après que le pire s’est produit, avec sa culpabilité ou, au minimum, le poids d’un hasard funeste? Comment accepter ses responsabilités envers ceux qui sont encore là? C’est ce qui se joue dans «Manchester by the Sea», chronique du réveil d’une âme meurtrie sans catharsis mélodramatique mais dotée d’une une formidable densité romanesque, rare à l’écran. A l’évidence, Kenneth Lonergan possède un ton à lui, digne d’un vrai cinéaste indépendant. A découvrir d’urgence.


*** Manchester by the Sea, de Kenneth Lonergan (Etats-Unis, 2016), avec Casey Affleck, Lucas Hedges, Michelle Williams, Kyle Chandler, Gretchen Mol, C.J. Wilson, Heather Burns, Anna Baryshnikov, Kara Hayward, Matthew Broderick. 2h17.