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Les soirées Warehouse Project enflamment depuis 2006 la jeunesse de Manchester.
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Documentaire

Quand Manchester devint «Madchester»

Un formidable documentaire conte la passion de la cité anglaise pour la nuit, la danse et la fièvre, depuis l’avènement de la northern soul au raz-de-marée acid house. «Manchester Keeps on Dancing» est disponible en streaming sur les plateformes de vidéo à la demande

Prenez n’importe quel DJ de rang et demandez: «Jouer à Manchester, quel effet ça fait?» Réponse garantie: «C’est spécial, nerveux, sexy, puissant, dangereux!» La cité du nord de l’Angleterre a la musique dans le sang. A ce point qu’au cours du XXe siècle sa trajectoire, glorieuse ou douloureuse, est inséparable d’un amour fou pour le beat, la sueur, le dancefloor et les innovations sonores. Réalisé par le cinéaste madrilène Javi Senz, Manchester Keeps on Dancing raconte comment plusieurs générations de gamins ont, à force de nuits blanches, inscrit «Rainy City» sur la carte de la club culture mondiale.

Lire aussi: La piste de dance, miroir d’une société en mouvement

Économie exsangue et rave parties

Fabriques et entrepôts pourrissants à perte de vue, violence et drogue dans ses faubourgs, centre déserté et pauvreté tout autour: c’est la vision qu’offre Manchester à qui s’y promène au début des années 1980. Alors qu’à la fin du XIXe siècle la cité figurait parmi les villes les plus prospères du monde, responsable à elle seule de 90% de la fabrication mondiale du coton. Son économie est maintenant exsangue, ses infrastructures délabrées, ses banlieues contrôlées par des gangs.

Pourtant, c’est ici, autour de 1987, que l’histoire de la musique populaire bascule quand s’y invente une passion pour l’acid house, disco synthétique aux lignes rêches, minimalistes et brutales importée de Chicago. Encore ignorée partout ailleurs, cette dance music robotique sans goût pour les mélodies ou la joliesse pousse une jeunesse anglaise promise au chômage à réinventer la nuit au sein du club Haçienda ou au gré de rave parties, fêtes illégales poursuivies en rase campagne.

Le futur pour plus tard

Rampe de lancement du phénomène house techno bientôt promis à dominer la culture populaire mondiale, et incubateur d’alliages innovants entrepris entre énergie rock et grammaire électronique (New Order, The Chemical Brothers, etc.), Manchester devient «Madchester» à la fin des eighties. Goinfrée de basses massues et de prise d’ecstasy par poignées, une jeunesse désabusée s’y refuse à penser, possédant la danse pour simple horizon. Ou comme le résume le DJ mancunien Dave Haslam: «Embrasser la grâce sur le dancefloor nous obsédait. Le futur? Pas d’intérêt!»

Cette trajectoire folle, Manchester Keeps on Dancing – disponible en streaming sur plusieurs sites de vidéo à la demande – la retrace en détail, offrant aux DJ et producteurs Andrew Weatherall ou Laurent Garnier, notamment, l'occasion d’expliquer comment la house music trouva ici un formidable accélérateur à sa propagation en Europe.

Plus saisissant: le film de Javi Senz s’applique à méditer sur la nature particulière de la cité, rappelant combien «Cottonopolis» entretient depuis un siècle une obsession toute particulière pour l’essence du blues américaine. Voyez: au milieu des années 1920, la ville se célèbre déjà en capitale du jazz, important des 78 tours de swing depuis les Etats-Unis avant leur commercialisation à Londres ou Paris. En 1930, elle fonde le premier club privé de fans de musique noire en Grande-Bretagne: la Manchester Jazz Appreciation Society, notamment responsable de la venue là d’artistes «hot» qui pour la première fois traversent l’Atlantique.

Vies brûlées

Trente années plus tard, son parc industriel sinistré, Manchester se consume cette fois pour la northern soul: vague curieuse et flamboyante qui voit la jeunesse de ce coin de pays se passionner pour une musique soul crue, publiée une décennie auparavant sans rencontrer alors de succès. Autour de 1965, une scène underground s’organise dans les clubs Twisted Wheel ou Blackpool Mecca qui, chaque week-end, accueillent des gamins déterminés à brûler leur vie dans la danse et les pilules d’amphétamines. Alerté, le parlement vote en 1968 une loi visant à l’éradiquer, bouclant l’extraordinaire réseau de clubs et salles de concert de «Rainy City».

Trois décennies après, sur fond d’acid house cette fois, Manchester renoue durant son «Summer of Love» avec ses nuits brûlées. Jusqu’à ce qu’une loi hâtivement votée – le Criminal Justice and Public Order Act, 1994 – la force à renoncer. Sans y parvenir tout à fait.


«Manchester Keeps on Dancing», de Javi Senz (Espagne, Grande-Bretagne, 2018).

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