Roman

De Manet à Picasso, Philippe Sollersnous invite dans son musée imaginaire

Récit décousu, sautillant, amours clandestines, coq-à-l’âne et sauts à pieds joints, l’écrivain livre avec «L’Eclaircie» un roman sans surprise quant à sa forme, mais riche – tableaux, citations – quant à sa substance

Genre: Roman
Qui ? Philippe Sollers
Titre: L’Eclaircie
Chez qui ? Gallimard, 240 p.

«L a vie est un roman. Ce roman, je le filme intérieurement en permanence comme antidote aux caméras de surveillance.» Voilà pourquoi Philippe Sollers écrit «roman» sur la couverture de L’Eclaircie , son dernier livre, alors qu’il y raconte, une nouvelle fois, une histoire qui ressemble à sa vie. Une histoire où il est question d’un écrivain français, né à ­Bordeaux, amoureux des femmes, de la littérature et de la peinture. Toujours la même histoire en somme. Toujours un roman, pourtant.

Car rien n’est plus vrai que cette inscription de «roman». Puisque la vie qu’il raconte ici, encore une fois, est sa vie secrète bien sûr, mais sa vie rêvée, surtout. Cette vie d’amoureux caché, de collectionneur érudit et enthousiaste, d’agent secret des arts et des lettres qu’il mène de roman en roman. Une vie qui, par l’écriture, par la grâce des citations, lui permet de faire semblant de vivre au XVIIIe siècle, en compagnie de Casanova ou de Vivant Denon; au XIXe siècle, qu’il aime moins, mais qu’il parcourt volontiers avec Stendhal ou, comme ici, avec Manet. En revanche, il ne s’aventure au XXe que sous bonne garde. Il lui faut au moins l’énergie d’un Picasso pour parcourir ce siècle-là qui lui rappelle trop la grisaille de la modernité. Et tant qu’à faire, Philippe Sollers, en héros de ses romans, préfère, de toutes les façons, prendre ses artistes préférés sous le bras et sauter à pieds joints dans le futur, dans un monde où ce qu’il aime sera de nouveau au centre: «Le moment viendra où chacun et chacune aura besoin de réapprendre des choses très simples, l’histoire, la géographie, le chant, le dessin, l’algèbre, la géométrie. La bonne littérature, la pensée auront un prestige considérable.» Une «éclaircie» en quelque sorte. Une clairière. Un lieu où la lumière, où les lumières fuseront de nouveau; un endroit propice à de nouveaux déjeuners sur l’herbe…

En attendant l’éclaircie générale, Philippe Sollers s’efforce d’ouvrir des trouées de lumière à coups de plume. On retrouve ici ce qui rendait précieux son Trésor d’amour , soit ses collections de citations, à quoi il ajoute ici l’évocation des tableaux. Le Déjeuner sur l’herbe , évidemment, mais aussi L’Olympia , le Portrait de Mallarmé et encore un Bouquet de violettes , pour Manet. Le Violon de Picasso, celui de 1912, mais aussi Guernica , ses portraits de femmes, ses dessins érotiques à la plume. Les citations sont ici surtout, mais pas seulement, des paroles de peintres, les mots de puissants de Picasso, les notes, d’apparence plus anodines, mais légères et vivantes de Manet. «J’ai une véritable passion pour les os», dit ainsi Picasso. «Avez-vous remarqué que les os sont toujours modelés et non taillés, qu’on a toujours l’impression qu’ils sortent d’un moule après avoir été modelés dans la glaise?» Ou cette lettre de Manet à sa belle-sœur, Berthe Morisot: «Allez-vous faire un petit tour en Italie? J’aurais voulu vous voir à Venise, et en rapporter des tableaux certainement très personnels.»

Belle-sœur, belle sœur, sœur, c’est un des motifs qui court le long du livre. Il y est question d’Anne, sœur de l’écrivain, sa sœur Anne trop tôt morte, qu’il a aimée, dit-il, et par instants, fugitifs, presque trop. Délices de la transgression, rêvée là aussi. D’Anne, le récit glisse vers Lucie, grande bourgeoise, très riche, très érudite et très libre, qui ressemble à ma sœur, dit le narrateur-écrivain, mais qui ne l’est pas et qu’on peut donc aimer sans restriction. D’où cette série de rendez-vous – forcément clandestins – dans un studio rue du Bac, qui donne sur les toits. A propos des femmes, cet aveu, tout à la fin du livre, presque touchant: «Je ne pourrais pas avouer aux femmes dont j’ai rêvé mes activités coupables avec elles. Si certaines savaient, surtout les sérieuses! Ça ne marcherait pas dans la réalité, mais en rêve, c’est-à-dire en peinture, rien de plus facile, de plus naturel et, parfois, de plus partagé.»

Cache-toi, le ciel t’aidera . La devise figure en début de chapitre, bien en vue. Comme toujours chez Sollers, les rendez-vous sont secrets, les plaisirs à part, la liberté un bien cultivé par-devers soi. Dans ce livre-ci, le narrateur-Sollers ne nous fait plus le coup de la persécution, tout au plus de l’invisibilité, autre plaisir d’agent secret.

L’Eclaircie ne surprend ni par sa forme, ni par son récit, ni par ses contenus, c’est du Sollers, c’est sûr. Et le livre agace un peu lorsque des noms connus légèrement travestis sont soudain moqués, petits jeux parisiens et vipérins dont on se passerait bien. Mais il n’en reste pas moins que Philippe ­Sollers est un curieux, un curieux amoureux de la peinture et des mots, et qu’il a l’art pas si répandu de voir les choses, d’en faire sa joie et de nous les donner à voir. Et c’est là son mérite et notre plaisir.

,

Picasso

Cité par Philippe Sollers, p. 180

«Je veux dire le nu.Je ne peux pas faire un nu comme un nu. Je veux seulement dire sein, dire pied, dire main, ventre. Trouver le moyen de dire, et ça suffit. Je ne veux pas peindre un nu de la tête aux pieds, mais arriver à dire»
Publicité