Le son ECM: spacieux, doucement réverbérant. Les pochettes de disques ECM: des étendues d’eau, des espaces désolés, des nuages perdus dans le ciel, des mornes plaines. A 72 ans, Manfred Eicher est l’un des derniers grands producteurs de disques. Il y a deux semaines, il s’exprimait sur son métier, à l’occasion d’une rencontre publique dans les locaux de la HEM de Genève. Prétexte: la sortie d’un nouvel album avec deux musiciennes iraniennes, dont l’une a étudié à la HEM. Narrante, c’est le titre de cet opus explorant les intersections de la musique traditionnelle perse et de la musique contemporaine, avec la guitariste Golfam Khayam et la clarinettiste Mona Matbou Riahi.

L’histoire d’ECM a commencé avec un album solo de Mal Waldron en 1969. Outre les musiciens américains (Keith Jarrett, Chick Corea, Gary Peacock, Pat Metheny…), Manfred Eicher a joué un rôle de pionnier dans la production du jazz européen. En plus de 40 ans, il est parvenu à bâtir un catalogue d’une richesse phénoménale. The Köln Concert de Keith Jarrett (écoulé à plus de 3 millions d’exemplaires!), Tabula rasa d’Arvo Pärt et Officium, avec le saxophoniste Jan Garbarek et The Hilliard Ensemble, figurent parmi les albums phare. Mais le legs d’ECM est bien plus vaste. Avec la nouvelle division «ECM New Series» lancée en 1984, Manfred Eicher élargissait le spectre jusqu’au contemporain, à la musique classique et aux musiques du monde. Il a eu le flair de lancer des jeunes musiciens et a provoqué des rencontres.

Ce qui caractérise Manfred Eicher, c’est son éclectisme. A 6 ans, sa mère chanteuse (versée dans les lieder de Schubert et Schumann) le met au violon. Mais, à 14 ans, il s’éprend de la contrebasse après avoir entendu Paul Chambers. Dès lors, il va naviguer entre le classique et le jazz. A 18 ans, il fait un voyage initiatique à New York où il jubile après avoir entendu Bill Evans, Scott LaFaro et Paul Motian au fameux Village Vanguard. De retour à Berlin, il fait des études musicales à la Hochschule. Il est contrebassiste un an sous Karajan au Philharmonique de Berlin, alors qu’il pratique le free jazz par ailleurs! Il est assistant ingénieur du son chez la firme Deutsche Grammophon, où on lui fait remarquer qu’il a une bonne oreille, ce qui va le guider dans sa vocation.

A Genève, il y a deux semaines, Manfred Eicher relevait à quel point ses plus grands disques ont été le fruit du hasard. Un soir, il conduisait en voiture entre Stuttgart et Munich lorsqu’il a entendu une retransmission d’un concert sur Radio Erevan, la radio d’Etat arménienne. «Je suis sorti de l’autoroute, je suis monté sur une colline et j’ai écouté cette musique qui était comme une météorite qui tombait du ciel. Il m’a fallu une demi-année pour découvrir qu’elle était d’Arvo Pärt.» S’ensuivra un enregistrement de Tabula rasa chez ECM en 1984, qui rendra le compositeur estonien célèbre en Occident. Le fameux Köln Concert est également lié à un autoradio. C’est en sillonnant l’Allemagne dans une Renault 4 qu’à force d’écouter la bande de ce concert dans un «appareil cassette merdique», Manfred Eicher et Keith Jarrett ont finalement décidé de le publier en vinyle. «Plus on l’écoutait, meilleure la musique nous semblait.» Comme quoi, les conditions d’écoute sont parfois très relatives.

Pour Manfred Eicher, produire un disque ne consiste pas à simplement «traduire» l’expérience d’un concert en studio. «Peu importe le nombre de répétitions, la meilleure préparation en amont, pour chaque enregistrement, il n’y aucune garantie. C’est une nouvelle vie qui commence.» La perfection n’étant pas de ce monde, le producteur allemand est d’avis qu’il vaut mieux laisser parler le naturel. «Parfois, les «erreurs musicales» sont plus intéressantes que de vouloir être trop propre et stérile.»

Il se rappelle que dans les années 70, on fumait encore dans les studios d’enregistrement, ce qui pouvait avoir une incidence sur la nature du son capté par les micros. A l’époque, «les musiciens arrivaient souvent mieux préparés pour faire des longues séquences d’enregistrement». Aujourd’hui, avec les outils numériques, les ingénieurs interviennent «plus tôt dans le processus de montage». Mais «si on peut corriger la musique techniquement, on ne peut pas la corriger artistiquement».

Manfred Eicher s’insurge contre le streaming, qu’il juge indigne du soin porté à ses disques. «Nos albums chez ECM ont un séquençage des morceaux très important. Le séquençage induit une dramaturgie, or celle-ci est perdue avec les plateformes de streaming où le client choisit un titre ou un mouvement de symphonie isolé.» Il dénonce «la compression» devenue le mot d’ordre. «Tout le monde veut un disque qui sonne fort, où tout est égalisé. Je travaille si possible sans limiteurs et sans compression. Je recherche un spectre de dynamiques le plus large possible, et d’ailleurs je n’écoute jamais la musique au casque. J’ai besoin de l’écouter dans une pièce pour avoir l’image sonore originale.»

Manfred Eicher est aujourd’hui un homme d’un autre temps, ce qui ne l’empêche pas d’être à la recherche des talents de demain, plus que jamais.


Naqsh Duo, «Narrante». (1 CD ECM)