La peur d’être mangé par l’autre hante l’humanité depuis la nuit des temps. Lea ogres et autres créatures anthropophages peuplent les mythologies, les contes, les récits des premiers voyageurs. Dans un essai d’une très grande envergure, Mondher Kilani réunit les savoirs et les fantasmes liés au cannibalisme. L’approche de ce professeur d’anthropologie à l’Université de Lausanne, également ethnologue de terrain, doit beaucoup à sa discipline, mais elle convoque aussi la psychanalyse, la littérature, le cinéma, les autres arts et les avancées de la médecine. Au départ, il y a la conviction, formulée par l’anthropologue Marshall Sahlins, que «le cannibalisme est toujours «symbolique» même quand il est «réel». Autrement dit: s’il arrive que des humains consomment la chair d’autres humains, c’est presque toujours dans une relation chargée de sens – un rituel d’appropriation ou de vengeance, une pratique funéraire.

L’étymologie même du mot «cannibale» révèle des fantasmes qui remontent à Christophe Colomb. Elle mêle la peur de rencontrer des peuples monstrueux, les caniba à face de chien des récits antiques et le nom Caraïb, donnant ce mot «métis» qui véhicule une angoisse universelle. Dans sa théorie de la horde primitive, Freud constate: «Qu’ils aient mangé le cadavre de leur père – il n’y a à cela rien d’étonnant, étant donné qu’il s’agit de primitifs cannibales.» Si on déplace cette tautologie – «les primitifs sont cannibales parce que les cannibales sont primitifs» – du symbolique à la pratique, elle permet de justifier la colonisation comme une entreprise d’humanisation des sauvages.

Dissimulation et soupçon

Le cannibalisme est même parfois perçu comme le signe d’un stade primitif de l’humanité. Il est d’ailleurs difficile d’enquêter sur les pratiques anthropophages, car les indigènes ont appris à les dissimuler. La peur d’être mangé par l’Autre est d’ailleurs réciproque, et Mondher Kilani cite plusieurs cas de Blancs – dont lui-même – pris pour des anthropophages par les autochtones.

Les pratiques avérées de cannibalisme empruntent des formes très variées. Celles des Tupinamba du Brésil – observées au XVIe siècle – relèvent de l’exo-cannibalisme: le prisonnier de guerre partage la vie du groupe, il est bien traité, il lui arrive de prendre femme et de procréer. Il sait ce qui l’attend, mais fuir est impensable: il perdrait la face et les siens ne l’accueilleraient pas. Puis vient le moment du sacrifice, au cours d’un combat lors duquel il défie ses agresseurs en leur rappelant les actes de violence que les siens ont accomplis auparavant. Puis son corps est cuisiné et consommé par le groupe, dans un rituel d’appropriation.

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L’endo-cannibalisme – le fait de manger les siens – est pratiqué par les Indiens yanomami d’Amazonie sous une forme sophistiquée. Pour éviter que les âmes des défunts ne viennent hanter les vivants, il faut leur offrir une sépulture en les consommant. Leurs os sont incinérés et finement broyés, pour être ensuite mélangés à une boisson fermentée, consommée rituellement par le groupe. Kilani cite beaucoup d’autres exemples dans lesquels le cannibalisme s’inscrit toujours dans un contexte symbolique qui l’explique et le justifie.

Encouragé par Swift

Le besoin extrême peut justifier le fait de manger l’autre. Le cas de l’avion uruguayen sinistré dans les Andes est l’exemple canonique de ce cannibalisme de famine. Pour survivre, les rescapés durent se résoudre à consommer leurs compagnons défunts, en se disant que, privées d’âmes, leurs dépouilles n’étaient plus que de la viande, une source de calories. Ils durent quand même la cuire pour la «civiliser» et ne purent pas avaler certaines parties, trop «humaines». On sait que dans des cas d’extrême disette, de guerre, de camps, les hommes se sont mangés les uns les autres. C’est d’ailleurs un conseil que donne Swift dans un pamphlet féroce daté de 1729, sa Modeste proposition pour empêcher les enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, en réponse à la situation de l’Irlande.

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Mondher Kilani élargit vite le champ de sa réflexion et quitte l’anthropophagie effective pour en explorer les usages métaphoriques. L’eucharistie, telle que la conçoivent les catholiques, est un acte de cannibalisme, ironisent les protestants au XVIe siècle. Le langage amoureux est particulièrement riche en images de consommation, la littérature en témoigne: mordre, dévorer, sucer, les verbes montrent l’amour comme un «festin cannibale», voir Sade, Lautréamont, Mishima ou Bataille. La peur d’être avalé dans le coït se retrouve dans les mythes du vagin denté.

Inhérent au capitalisme

De temps en temps, la chronique des faits-divers apporte le témoignage d’un passage à l’acte – un Japonais consomme son amoureuse hollandaise, un informaticien allemand recrute sa victime consentante sur Internet. La greffe d’organes – l’assimilation de parties d’un corps par un autre – pose des questions d’ordre philosophique, d’autant plus graves quand elle engendre un commerce.

Au risque de diluer la notion de cannibalisme, Kilani l’élargit au capitalisme qui dévore les travailleurs, aux musées et aux zoos humains qui réduisent l’autre à un objet de curiosité, à notre société de contrôle avec ses caméras et ses écoutes téléphoniques, ses émissions de téléréalité, au traitement des réfugiés. Il risque une comparaison hasardeuse entre les camps d’extermination et les abattoirs – qui réduisent le vivant à un objet. En conclusion, il dénonce la «dévoration généralisée» qu’engendre la seule logique utilitaire, détachée des lois de l’échange social.


Signature et présentation de l’essai de Mondher Kilani le 20 avril dès 17h30 à la libraire Payot, à Lausanne.


Mondher Kilani, «Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale, Seuil, 384 p.