FEstival des arts de la rue

«Tu manges le bitume et tu vois si ça prend»

La Plage des Six Pompes fête ses vingt ans. Le programmateur, Manu Moser, détaille la discipline

C’est le plus grand festival des arts de la rue de Suisse avec ses 80 000 spectateurs, ses 40 compagnies en provenance d’Europe et du Canada et ses 150 représentations durant sept jours sur les cinq scènes en plein air de La Chaux-de-Fonds. Jusqu’à samedi, la Plage des Six Pompes fête sa 20e édition en rivalisant de coups de cœur et de coups de tonnerre avec le ciel orageux. Un homme inspiré est derrière ce succès. Manu Moser, lui-même talentueux artiste de rue à la tête des Batteurs de pavés, programme depuis 1998 la variété de propositions du festival, du plus remuant au plus discret. Car non, le spectacle de rue n’est pas forcément tonitruant et batailleur. Il peut être délicat, raffiné, voire invisible… Tour d’horizon avec le veilleur de la manifestation.

Le Temps: La Plage des Six Pompes fête ses 20 ans. Comment tout cela a-t-il commencé?

Manu Moser: Au début des années 90, La Chaux-de-Fonds a lancé un appel à projets pour occuper les 10 000 habitants qui restaient sur place durant les vacances horlogères. La Plage a remporté le concours. Il s’agissait alors de recréer une vraie plage urbaine en déversant des tonnes de sable sur les places de la ville et de proposer durant six semaines non seulement des spectacles de rue, mais aussi des concerts et des projections de cinéma. Très vite, la durée du festival a été revue à la baisse et, petit à petit, parce qu’ils étaient très marquants, les spectacles de rue ont pris le dessus.

– Justement, quelle évolution le théâtre de rue a-t-il connue en vingt ans?

– Au départ, dans les années 80, les spectacles étaient très rock, très bruts. Une bagnole rouillée qu’on escaladait, des tambours sur lesquels des gars peints en bleu tapaient comme des sourds, la philosophie de la rue exprimait un rejet de l’establishment et visait à en mettre plein la vue. Dans les années 90, toujours dans cet esprit spectaculaire, des propositions gigantesques se sont imposées. Je pense par exemple à la compagnie française Karnavires, qui a fait défiler son immense bateau sur l’avenue Léopold-Robert ou aux Insectes, création d’une compagnie espagnole qui manipulait des insectes de 5 m de long et de 4 m de haut montés sur des chariots. A l’époque, big était beautiful! Mais, depuis les années 2000, le public s’est lassé des grands bastringues et privilégie des formes plus ténues. Cette année, par exemple, la formation française Bilbobasso crée l’événement avec une production très poétique, où une danseuse de tango accompagnée d’un violoncelle joue avec le feu, mais sans étincelles. Elle manipule des théières qui libèrent des flammes, sans violence ni coups d’éclat. Les artistes rivalisent d’imagination pour explorer cette voie discrète. Jusqu’à disparaître complètement! Ces jours, nous accueillons un spectacle de rue invisible… Le théâtre naît dans la foule et, pendant longtemps, les badauds ne savent pas qu’ils assistent à une représentation.

– Ces vingt dernières années, le spectacle de rue a également connu une forte mutation politique chez nos voisins français…

– Oui, en France, pour des raisons de sécurité, mais aussi de contrôle, le spectacle de rue s’est institutionnalisé. C’est sans doute bien que les artistes bénéficient d’une assurance en cas d’accident, mais cette professionnalisation a souvent débouché sur des cachets à plusieurs milliers d’euros la soirée pour des grosses productions, ce qui nous empêche de les programmer. Car, je le rappelle, tous nos artistes sont payés au chapeau, c’est-à-dire en faisant la quête à la fin de chaque repré­sentation. Notre budget de 700 000 francs couvre uniquement les infrastructures et des offres en prestations pour les artistes.

– En France, il semblerait aussi que cette institutionnalisation serve des intérêts électoralistes. Dans certaines banlieues difficiles, un spectacle peut servir de message de promotion…

– Oui, d’ailleurs beaucoup d’artistes de rue français retournent dans l’illégalité aujourd’hui pour éviter d’être récupérés. C’est le cas du collectif Boijeotrenauldturon, qui traverse des villes en construisant et déconstruisant des murs de cartons sans autorisation. Quand 5000 cartons débarquent dans une rue, c’est la panique! Mais, comme la population se met à construire et à déplacer le mur avec les artistes, les policiers n’interviennent pas. C’est une sorte de happening sans agressivité, qui a le mérite de la liberté.

– En Suisse, il n’y a aucune institutionnalisation de la discipline?

– Si, il existe une Fédération des arts de la rue qui soutient la trentaine de formations suisses, mais aucune professionnalisation n’est envisagée. Côté formation, c’est pareil. Le Français Michel Crespin, fondateur du spectacle de rue en 1972, a lancé la Formation avancée itinérante aux arts de la rue, mais la meilleure formation, c’est la rue elle-même: tu manges le bitume et tu vois si le public veut bien partager le repas!

La Plage des Six Pompes, jusqu’au 10 août, www.laplage.ch

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