Chantre infatigable de la modernité, dans les thèmes qu'il a traités, la ville, le progrès technique, l'ère industrielle et son contrepoint, les loisirs, Fernand Léger, tout en restant fidèle à son admiration première pour Cézanne, a connu plusieurs périodes stylistiques; des phases relativement contrastées, à l'image du processus créateur qu'il privilégiait. On passera sur les débuts impressionnistes, l'artiste, cohérent avec ses idées tout au long de sa carrière, ayant d'ailleurs détruit en 1908 une grande partie de sa production. L'année précédente avait été décisive, avec le choc ressenti devant l'œuvre de Cézanne et la rencontre avec Robert Delaunay.

Les parentés avec le style de celui-ci restent nombreuses, en dehors de l'utilisation de la lumière. Les premiers exemples de la peinture moderne incarnée par Léger ont près de cent ans - une modernité centenaire! On s'en étonne soudain, en relevant les craquelures sur ces tableaux des années 1910, en notant que la peinture blanche est devenue une matière grise. Et en mesurant l'émotion que réveillent des compositions aussi marquantes, et ancrées dans la mémoire, que La Femme en bleu de 1912 ou Contraste de formes (1913), où alternent les rayures blanches, bleues et rouges.

Né en Normandie en 1881, tôt orphelin de son père qui était, comme lui-même se plaisait à le rappeler, marchand de bestiaux, Fernand Léger avait d'abord travaillé dans des bureaux d'architectes. Installé à Paris dès 1900, à la Ruche, puis dans l'atelier qu'il occupera (hormis l'exil américain) jusqu'à sa mort, dans le quartier de Montparnasse, il avait consciencieusement mis en pratique les préceptes du maître d'Aix relatifs aux formes élémentaires, assemblant cônes, cylindres et disques avec tant de bonheur qu'Apollinaire dira: «Quand je vois un tableau de Léger, je suis content.»

Mais, comme Picasso, Matisse et les autres acteurs de l'avant-garde, il n'en restera pas là, pour le bonheur répété du spectateur. Les années 1920 amèneront, comme il se doit, un certain retour à l'ordre, mais à la manière Léger: le classicisme se manifestera dans le traitement de personnages remembrés, fermement cernés de noir, dotés de visages neutres et inexpressifs à la façon de clones, la chevelure tombant latéralement, la bouche plate et le regard insaisissable. Des natures mortes feront également leur apparition, objets fortement grossis et étrangement mariés les uns avec les autres en guise de clin d'œil au surréalisme.

Grand bâtisseur devant l'éternel, comme le rappellera son biographe Pierre Descargues, Fernand Léger n'aura de cesse, se souvenant de sa fréquentation des architectes, de traduire dans ses tableaux les audaces de l'urbanisme au XXe siècle. A La Ville de 1919, jeu merveilleux de signalétique, de tubulure et de vitesse où se noie la figure humaine, répond la version de 1950 intitulée Les Constructeurs. Hommage dans la veine du réalisme socialiste aux ouvriers pris entre ciel et terre.

A New York, entre 1940 et 1945, le peintre aura expérimenté, avec un sentiment curieux, les effets chromatiques des enseignes lumineuses, qui font soudain apparaître bleue ou verte la personne avec qui l'on parle, au coin d'une rue. Il aura aussi rencontré une franchise d'approche qui lui correspondait, et cette liberté de mouvement des acrobates et des baigneurs noirs - jaunes, verts, rouges, bleus - dont il reproduira la danse dans un dernier cycle célèbre. En guise d'échantillon, Les Grands Plongeurs noirs (1944) offre un amalgame de corps tournoyant dans le vide, affranchis de l'attraction terrestre. Dans d'autres versions, des oiseaux s'infiltrent dans l'enchevêtrement des formes, manière d'insister sur les notions d'envol et de liberté.

Grand travailleur et poids lourd de la peinture moderne, Fernand Léger, qui s'est éteint brusquement en 1955, aura été l'artisan subtil d'une façon inédite d'appréhender l'humanité; des mises en scène de robots et d'éléments mécaniques se dégage l'image d'un monde trivial et vivant, en pleine évolution.

Fernand Léger: Paris - New York. Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061/645 97 00). Tous les jours 10-18h (me 20h). Du 1er juin au 7 septembre.