Avec 6600 entrées payantes contre 6500 l'an dernier, le Festival de Cully, qui s'est achevé samedi soir, maintient son cap. Mais il doit constater que sa progression en termes d'affluence est terminée. Saura-t-il se développer sans croître pour autant? Ici, comme dans d'autres domaines de l'économie et de la culture en Suisse, la question de la taille critique se pose.

Le plein de spectateurs est réalisé pour quasiment chaque concert. A moins de programmer la manifestation sur une période plus longue, ou encore de la déplacer dans d'autres lieux plus vastes, il n'existe guère de solutions pour lui permettre de s'étendre encore. Or, il apparaît clairement qu'une prolongation ou un déplacement «tueraient» le festival en lui faisant perdre sa spécificité: un ancrage très fort dans l'économie locale (les vignerons), et un capital de sympathie auprès de la population que les diverses nuisances et quelques prises de bec avec les autorités municipales n'ont pas encore (trop) entamé.

Plusieurs publics à satisfaire

Basé sur le nombre de véhicules qui cherchent à se garer à Cully, le nombre de 25 000 visiteurs est devenu, au fil des éditions, la norme pour le festival off. Depuis l'apparition de l'Urban Jazz Café, cette excellente et juteuse idée, le public du festival off se répartit de manière équitable entre ce dernier et les fameux caveaux qui, depuis les débuts du festival, permettent à nombre d'amateurs de vin blanc de se délecter de musique et réciproquement. Le public jeune trouve, grâce à l'Urban Jazz Café et ses DJ, des formes musicales qui correspondent aux goûts d'aujourd'hui sans avoir à se mêler au public des concerts, ni à celui des caveaux. La manifestation pratique donc une stratégie de «niches» en variant son offre au point de satisfaire, séparément, trois publics bien distincts.

Mais à nouveau, la question de l'avenir se pose. Ne serait-ce que parce que la concurrence est rude dans le petit monde du mix. Le Loft, superbe dernier venu sur la scène lausannoise du night-clubbing, était plein à craquer, vendredi soir, alors même que Cully proposait sa soirée Acid Jazz & Groove… Sans tomber dans un œcuménisme un peu niais, on peut se demander si le festival ne gagnerait pas à provoquer plus souvent la rencontre entre les genres. La collaboration entre DJ et solistes est toujours présentée comme une démarche révolutionnaire à Cully… parce qu'elle y est rare. Or, jazzmen et mixeurs se côtoient déjà sur de nombreuses scènes.

Un double challenge

Les organisateurs de Cully se trouvent donc devant un double challenge: ils doivent trouver les formules artistiques qui maintiendront l'intérêt autour de ce festival presque majeur. D'autre part, ils doivent résoudre le problème des lieux. L'an prochain, la (petite) Salle Davel sera opérationnelle. Accueillera-t-elle les concerts ou le Café? Emmanuel Gétaz, le patron du festival ne se prononce pas mais une réflexion globale semble indispensable.

Au plan artistique, cette édition «agréable» – le mot est de Gétaz – a été marquée par une belle et surprenante soirée de blues de même que par le double concert de Dee Dee Bridgewater, venue dire, dans un chant qu'elle peaufine avec toujours plus de maturité, sa filiation spirituelle avec Ella Fitzgerald. Le point d'orgue du festival a été l'affaire de la pianiste française Sonia Domancich qui se produisait au début d'une très roborative soirée finale (avec aussi Dave Holland et Charles Lloyd). Toujours en décalage, cette jeune femme propose un jazz fait de fulgurances audacieuses et inventives qui jaillissent entre l'ombre et la lumière. Celles de Monk. Du grand art.