Manoel de Oliveira, la fin d’une revanche

Hommage Le grand cinéaste portugais s’est éteint jeudi à l’âge de 106 ans

L’œuvre de cet auteur longtemps empêché reste trop confidentielle

Il se plaignait depuis longtemps d’être plus connu pour son âge que pour ses films. Voilà qui pourrait bientôt changer. Mort jeudi dans sa ville de Porto à l’âge de 106 ans (trois mois de plus que Hans Erni...), Manoel de Oliveira n’a pas seulement battu tous les records de longévité. Celui qu’on avait coutume d’appeler «le plus vieux cinéaste encore en activité» laisse derrière lui une œuvre riche d’une soixantaine de films, courts et longs, qui reste largement à découvrir. Parce que peu sortie des festivals et, il faut bien l’avouer, d’un abord pas toujours évident.

Manoel de Oliveira était aussi le dernier cinéaste à avoir débuté au temps du muet, avec le court-métrage documentaire Doura, Faina Fluvial (1929-31). Hasard ou préméditation, il aura achevé sa trajectoire l’an passé avec un autre court de la même durée, vingt minutes, O Velho do Restelo. Un dernier film aussi cultivé et bavard que le premier était purement visuel. Rattrapage tardif? Toute la carrière du cinéaste peut en effet être lue à cette lumière...

Tâtonnements

On aura pu l’oublier, mais Manoel de Oliveira, né le 11 décembre 1908 à Porto, n’a pas toujours été le «doyen des cinéastes», pas plus qu’il n’a toujours réalisé des films de vieux sage (ou barbon, selon ses détracteurs). Comme tout artiste, il s’est cherché, a tâtonné et a rencontré des obstacles – peut-être plus que d’autres.

Fils de la bonne bourgeoise, propriétaire terrienne mais surtout industrielle (agro-alimentaire puis électro-mécanique), le jeune Manoel aura connu une jeunesse privilégiée: bonne éducation catholique chez les jésuites (malgré de lointaines origines juives présumées), cinéphilie précoce encouragée par son père (Chaplin, Griffith, Murnau, Dreyer, Eisenstein, etc.) et exploits sportifs (épris de vitesse, il fut même coureur automobile!). Mais ses débuts de cinéaste coïncident avec l’arrivée au pouvoir d’Antonio Salazar dont le régime autoritaire, de 1932 à 1968, exercera un terrible contrôle idéologique sur la création artistisque. C’est ainsi que pendant l’essentiel de sa «vie professionnelle», Oliveira s’occupe des entreprises familiales avec ses frères, ne tournant des films que de loin en loin jusqu’à la Révolution des Œillets de 1974. Marié depuis 1940 à Maria Carvalhais, de dix ans sa cadette, il est aussi père de quatre enfants...

Un oeuvre quasiment invisible au-delà des frontières

Cette première carrière contrariée est surtout composée de courts-métrages documentaires, dont les plus fameux, O Pintor e a Cidade (1956) et O Pão (1959), révèlent un art poétique consommé. Mais elle contient aussi quelques fictions, dont l’ allégorique contre cruel A Caça (La Chasse, 1964), et quatre longs-métrages: Aniki Bóbó (1942), film néoréaliste avant la lettre qui suit une bande d’enfants; Acto da Primavera (1963), qui enregistre une Passion villageoise; O Passado e o Presente (1972), un conte ironique de la bourgeoise; et Benilde ou a Virgem Mãe (1972), transposition d’une pièce à thème philosophico-religieux. Avec eux, c’est l’essentiel de l’inspiration future du cinéaste qui se trouve déjà posée, dans un large éventail formel.

Ce n’est qu’à 70 ans que la carrière de Manoel de Oliveira peut vraiment démarrer. A ce moment, il est déjà considéré comme une sorte de père du cinéma national mais son œuvre est restée quasiment invisible au-delà des frontières. Stylisé, riche de touches poétiques, picturales ou surréalistes, son cinéma aussi bien littéraire que documentaire est surtout artisanal et fondamentalement moderne. En témoigneront une bonne vingtaine de longs-métrages jusqu’au dernier, Gebo et l’ombre, en 1912.

Dès Amour de perdition (1979), d’après un classique de Camilo Castelo Branco, Oliveira se lance alors dans une série d’adaptations littéraires. Francisca est le premier d’une collaboration avec la romancière Agustina Bessa-Luis ainsi que d’une association fructueuse avec le producteur franco-portugais Paulo Branco. En 1985, Le Soulier de satin d’après Claudel, modèle de théâtre filmé montré en compétition à Venise malgré sa durée de presque 7 heures le relance sur le circuit festivalier. Les Cannibales présenté à Cannes, ses nouveaux films alterneront dès lors entre ces deux festivals.

En Suisse, cantonnée à Locarno, à la Cinémathèque et aux ciné-clubs, la réputation de Manoel de Oliveira grandit aussi mais elle n’ira guère au-delà. Le magnifique Le Val Abraham (1993) en constitue sans doute l’apogée. Une distribution commerciale ne survient en effet qu’avec «Non», ou la vaine gloire de commander (1990), formidable évocation de l’histoire militaire du Portugal en forme de suite de tableaux vivants, et restera l’exception jusqu’à Je rentre à la maison (2001).

Cinéaste tardif

Faut-il s’en étonner? Pas vraiment. Car malgré l’accession tardive du cinéaste à des «stars» telles que Catherine Deneuve, John Malkovich (Le Couvent), Michel Piccoli, Irène Papas (Party) ou Marcello Mastroianni (Voyage au début du monde), à côté de ses comédiens fétiches Luis Miguel Cintra, Leonor Silveira et Ricardo Trêpa, son âge et sa grande culture sont devenus des handicaps.

Tournés de manière économe, parfois hiératiques et excessivement verbeux même lorsqu’ ils ne manquent pas de jeunes protagonistes et d’humour, ses films sont inévitablement devenus ceux d’un homme qui considère la vie avec une certaine distance, dans un rétroviseur. Une bonne dose d’abstraction intellectuelle aide à les apprécier pleinement.

Il n’empêche que certains, comme La Lettre, relecture moderne de La Princesse de Clèves avec Chiara Mastroianni, la tendre évocation autobiographique Porto de mon enfance, ou encore Belle toujours, émouvante suite à Belle de jour en hommage à Luis Buñuel, peuvent aussi procurer des plaisirs plus directs. Et ceux qui ont vu Rencontre unique (2007), délicieux court-métrage de trois minutes qui imaginait un face-à-face entre Nikita Krouchtchev et le Pape Jean XXIII, en rient encore! A présent qu’il est passé du côté des ombres, les lumières laissées par cet érudit facétieux sauront-elles mieux nous atteindre? Il faut l’espérer.