Dans le manoir enchanté des Magicrays

pop. Quatuor romand épris de langueurs mélodiques, le groupe publie un second album à la délicatesse ensorcelante

Un manoir hanté, perdu dans les bruines polaires d'une forêt lugubre. C'est là, dans ce décor à la Kubrick qu'est né l'hivernal Take Me Home. Un deuxième album transformant les essais pop des Magicrays en une musique affranchie, croisant le lyrisme fiévreux de Radiohead avec les langueurs pastorales du rock américain. Enregistrée en huit jours dans les salons cossus du Manoir de Haute-Roche, demeure centenaire dominant le lac de Joux, cette suite de ballades phosphorescentes exalte les joies de l'apnée créatrice. Tout à sa retraite monacale, le groupe romand y a laissé respirer ses mélodies, confiant aux cordes, pianos et claviers vintage le soin d'occuper la place laissée vacante par des guitares autrefois bavardes. Une continuité sonore admirable, cristallisant ses charmes hypnotiques autour de la voix tendre et tendue de Raphaël Enard, maître à penser des Magicrays. «Après quelques disques, nous ressentions le besoin de trouver une nouvelle manière d'enregistrer, commente le musicien, de faire l'expérience de vivre tous ensemble dans un lieu inspirant.» Et tandis que les hauts plafonds du manoir confèrent à l'enregistrement sa réverbération naturelle, les photographies de la pochette et du site Internet du groupe complètent le témoignage d'une aventure intérieure à la scénographie rêveuse. «Au moment de choisir parmi les nombreux titres composés, nous avons privilégié les climats calmes. Personnellement, j'avais adoré la démarche de l'album acoustique de Favez, enregistré dans une église.» D'où l'envie de travailler avec le même ingénieur du son que leurs aînés lausannois, l'ubiquiste Totor, dont la prise de son naturaliste «restitue, dixit Raphaël Enard, la véritable sonorité du groupe». Un conglomérat ouaté d'acoustique limpide et d'orgues surannées, reflet d'un amour immodéré pour les sons insolites de l'histoire du rock: «J'aime le son des anciens claviers, des vibraphones et autres instruments vintage. J'écume les marchés aux puces pour dénicher des instruments rares, que l'on retrouve sur l'album.» Ainsi du Mellotron, orgue à bandes magnétiques au son chevrotant qu'utilisèrent les Beatles sur «Strawberry Fields Forever». Sans références criantes, le délicat pop-au-feu des Magicrays résulte ainsi d'une longue décantation, amorcée à l'orée des années 90 au sein du groupe noisy pop de Delémont, White Lift. Une formation bien connue de la scène régionale, muée bientôt en Minds of Contradiction, puis, en 1996, en Magicrays. «Au début, j'avais envie de choses plus légères, d'une musique un peu easy-listening, entre bossa-nova et pop anglaise.» Une paire de mini-albums témoigne encore de cette période de transition, qui voit le groupe s'en remettre progressivement au rock fier de Granted, premier album qui ouvre au quatuor la porte des clubs et festivals du pays. Depuis, Magicrays a grandi jusqu'à rejoindre en son excellence le giron exigeant de Gentlemen, écurie lausannoise responsable des parutions récentes de Honey For Petzi, Toboggan, et A Season Drive. Une communauté de groupes animés par un même désir d'évasion, bénéficiant de réseaux de distribution internationale jusqu'alors réservés aux seules stars des majors. «Il y a quelques années, reconnaît Raphaël Enard, je n'aurais pas eu envie d'acheter le disque d'un groupe suisse. Aujourd'hui, le niveau est bien meilleur, et les structures sont très favorables aux groupes d'ici. Personne n'a plus le droit de se plaindre.»

Take Me Home (Gentlemen/Namskeio). Rens. www.magicrays.com

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