Spectacle

Manon Pulver chasse le spleen de la cinquantaine au Théâtre du Grütli

L’auteur genevois signe «Un Avenir heureux», comédie d’une belle subtilité, interprétée à Genève par un quatuor de haut vol

Critique: «Un Avenir heureux» au Théâtre du Grütli à Genève

Méli-mélo jouissif

Une pièce qui touche au spleen et le chasse ensuite, c’est un événement. Un Avenir heureux, la nouvelle comédie de Manon Pulver, possède ce pouvoir au Théâtre du Grütli à Genève. Quatre merveilleux comédiens jouent ce cap de bonne-espérance: le passage à la cinquantaine; ce moment où la vie s’embrume, entre une jeunesse flottant comme l’épave et une vieillesse insolente comme le glas. En montant ce texte, Nathalie Cuenet ne réussit pas seulement ses débuts de metteur en scène. Elle affirme un ton, celui de la Genevoise Manon Pulver, gai et mélancolique. Et sert une mécanique théâtrale d’une belle subtilité.

Patraques. C’est ainsi qu’apparaissent les personnages d’Un Avenir heureux. Christian Scheidt alias Pierre entre en agité. Derrière lui, la porte tambour tourne. Il est surexcité. Son restaurant haut de gamme s’enlise. Son épouse, Anne, a du vague à l’âme. Mais la voilà, tiens, incarnée par Pascale Vachoux, magnifique en coquette rattrapée par l’âge. Son contrat de Miss Beauté pour une marque de cosmétiques n’est pas reconduit. Cinquante ans, ce sont les oubliettes assurées. Changer de cap? Mais comment? Ce n’est pas Claude, le fidèle sommelier qui le dira. Lui aussi chavire sous ses airs de cérémonie – Attilio Sandro Palese, compassé, compressé, irrésistible. Alors qui? Elle, cette Marie (Céline Goormaghtigh) qui surgit à l’instant et promet à Pierre l’épiphanie dans sa cuisine? Pas sûr.

La suite fleure le vaudeville. Sauf qu’à la seconde où on pense ça, la roue a tourné. Attilio Sandro Palese n’est plus sommelier, mais physiothérapeute, marié à Claire, une médium – Céline Goormagh­tigh. Christian Scheidt ne joue plus le restaurateur, mais un psychanalyste confronté au mal-être de sa femme, Sophie (Pascale Vachoux), journaliste responsable de la rubrique Arts de la scène. Elle se répand. Crise de la presse. Crise de la cinquantaine. Même crématorium.

Le bonheur de ce spectacle, c’est son agilité. Les acteurs excellent dans le dédoublement. Symbole de cet esprit? La porte tambour. Ici, les portes ne claquent pas, mais tournent, histoire de suggérer la pente spirite de l’histoire, le carrousel d’une fortune où rien n’est jamais tout à fait perdu. Un génie malin veille. Appelons-le l’auteur. Ou le deus ex machina. Il offre à chacun de ses acteurs deux vies, un brouillon et la possibilité d’une réparation. Bien pensé, le théâtre est un jeu de probabilités.

Divertir avec élégance est un art qui emprunte à la philosophie et à l’air du temps. Manon Pulver y parvient, en émule d’Alan Ayckbourn, auteur qui devait inspirer à Alain Resnais Smoking/No Smoking , formidable jeu de perspectives domestiques. Regardez-les, Pascale Vachoux et Attilio Sandro Palese. Ils dansent sur Les Neiges du Kilimandjaro , pathétiques et beaux dans les neiges du chanteur Pascal Danel. Quand tout coule, la langue est un salut. «Debout les crabes, la mer monte», lance un personnage. Bonne nouvelle: les crabes sont debout. Un Avenir heureux, Théâtre du Grütli, Genève, jusqu’au 16 février; loc. 022 888 44 88. 1h40 .

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