«Le livre de mes quinze ans» (2/6)

Manon Schick: «J’avais un pin’s Nelson Mandela sur mon blouson»

«Même aux pires moments de la prison, quand mes camarades et moi étions à bout, j’ai toujours aperçu une lueur d’humanité chez un des gardiens, pendant une seconde peut-être, mais cela suffisait à me rassurer et à me permettre de continuer»

Manon Schick est la directrice d’Amnesty international suisse. Elle a signé l’an passé un livre passionné, intitulé Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent, aux éditions Favre. Grande lectrice, elle répond avec enthousiasme aux questions du Temps

Le Temps: Est-ce qu’un livre a marqué vos 15 ans (16, 17 ou 20 ans…)?

Manon Schick: J’ai pensé à un texte qui avait été fondateur pour moi, que j’ai plutôt lu vers 20 ou 21 ans, c’est le livre de Nelson Mandela, Un Long Chemin vers la liberté. J’avais trouvé son témoignage complètement passionnant. Je m’étais beaucoup engagée pour Nelson Mandela. C’était mon héros d’adolescence. J’avais vu des films sur l’apartheid, comme Cry Freedom. Je le trouvais exceptionnel. J’avais un pin’s Nelson Mandela sur mon blouson. Les images de sa libération m’avaient choqué, je m’en souviens. Il ne ressemblait plus du tout à l’homme qui était sur mon pin’s. Vingt-cinq ans plus tard, c’était devenu un vieux monsieur. Plus rien à voir avec l’avocat un peu joufflu qui avait été mis en prison.

– Où et à quelle occasion vous l’avez lu?

– Je l’ai dévoré un été à la montagne, en Haut-Valais. Je m’en souviens encore. Je m’asseyais sur une souche, parmi les arbres, et je dévorais cet énorme pavé.

– Pourquoi vous a-t-il marqué à ce point?

– Le livre lui-même commence par un récit sur sa famille, ses ancêtres. Très à l’africaine, il raconte comment les ancêtres influencent le destin de leurs descendants. Comment quelqu’un va être respecté comme chef, ce qui donne une responsabilité à ceux qui lui succèdent. Cela dit comment il est né et comment son destin a été tracé pour lui. Mais ensuite, il raconte comment il a réalisé, il a pris conscience de l’injustice qu’était le système d’apartheid. Enfant, on ne s’en rend pas compte, on s’insère dans un système sans se poser la question: est-il normal que, parce que je suis noir, je n’ai pas le droit de m’asseoir sur le même banc qu’un blanc. Il raconte donc sa prise de conscience, puis comment il est devenu avocat, comment il s’est engagé, et la prison, bien sûr, ensuite.

– Qu’est-ce qu’il a changé en vous à l’époque?

– Ce qui m’a beaucoup marqué avec Nelson Mandela, mais qui me frappe aussi chez d’autres gens très engagés et victimes d’une très forte répression, c’est le fait qu’il est sorti de prison sans être complètement détruit et complètement amer. Chez Mandela, c’est quelque chose de très fort, de très inspirant, de voir que s’il remet complètement en cause le système d’apartheid et qu’il détaille comment beaucoup de gens concouraient à le maintenir, il n’est pas pour autant dans le reproche. Il ne dit pas: les blancs sont tous des salauds. Après vingt-sept ans de prison, il en aurait pourtant le droit. Mais jamais il ne le fait. Il montre un système qui doit être combattu, mais il ne s’en prend pas aux gens. Il n’est pas animé par un esprit de revanche.

– Quel était votre rapport aux livres à ce moment-là?

– J’étais lectrice dans mon enfance et mon adolescence. J’ai grandi sans la télévision et j’ai donc passé beaucoup de soirées à lire, jusqu’à ce que mes parents, vers 15 ans, décident que finalement, nous allions avoir la télévision. Là, je me suis un peu rattrapée, mais j’ai continué à lire. Enfant, c’était le Club des cinq et Fantômette. Plus tard, j’ai lu des livres pour me documenter sur le monde. Sur l’ex-Yougoslavie, par exemple, pour comprendre les conflits.

– Quelle lectrice êtes-vous devenue? Des coups de cœur récents?

– Je suis souvent plus marquée par les témoignages que par la fiction. Mais j’en lis aussi. Un de mes coups de cœur récent est un roman, Confiteor de Jaume Cabré (Actes Sud). L’histoire d’un homme qui souffre de la maladie d’Alzheimer mais qui a été très impliqué dans la guerre, dans la violence. Tout le récit est écrit comme si le narrateur, lui-même était en train de perdre la parole. C’est un livre magistral. Un livre que j’offre à mes amis, car je l’ai moi-même reçu d’une amie. Et j’ai trouvé que c’était un beau cadeau. J’aime les auteurs de voyages, Paradis (avant liquidation) sur les îles Kiribati de Julien Blanc-Gras (Diable Vauvert), une vision très caustique du réchauffement climatique et Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), six mois dans une cabane au bord du lac Baïkal.

Sinon, les témoignages à la première personne me bouleversent: comme celui d’Henning Mankell – dont j’adorais les polars, tous comme ceux d’Indridason ou de Nesbo que je lis pour me détendre – Sable mouvant, Fragments de ma vie (Seuil). Il y raconte son cancer, sa marche vers la mort mais aussi sa préoccupation des déchets nucléaires que sa génération laisse aux suivants. Il s’interroge sur cette planète qu’on va laisser à nos enfants, une terre où se trouvent des fûts avec des déchets radioactifs et le fait qu’on ne sait pas comment dire à nos descendants de ne pas les ouvrir…

– Quels sont les livres que vous avez envie de lire cet été?

– J’ai beaucoup dévoré Daniel Pennac, et il poursuit la série Malaussène, donc Le Cas Malaussène (Gallimard) est sur ma liste. On y trouve aussi le dernier Fred Vargas, Quand sort la recluse (Flammarion). Oui, pendant les vacances, j’ai tendance à lire plutôt des romans et pas forcément des livres qui me rappellent mon travail.


Nelson Mandela, «Un long chemin vers la liberté», trad. de Jean Guiloineau, Le Livre de poche, 768 p


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