EXPOSITION

Manon, une pionnière de la performance

A Zurich se tient une rétrospective palpitante d'une artiste qui a choqué les esprits.

Dans la vie, elle se promène avec des lunettes noires, son imper, ses lèvres d'un rouge grenat, des ballerines et son chien en bout de laisse. Menue, elle paraît frêle, on redoute de la bousculer. Sur les murs, photographiée cette fois-ci, elle a surtout ce regard sombre inquisiteur, qui cherche, qui interroge, qui creuse, qui n'en finit pas d'épier.

Manon est l'artiste qui depuis la semaine dernière expose dans les salles du Helmhaus sur le Limmatquai de Zurich. Ou plutôt qui est exposée. Manon, 62 ans, est surtout une artiste-femme qui, depuis le début des années 70, à chacune de ses performances ou séries de photographies sonde les illusions et les vanités. Voyeurisme sans compromis. Internationalement reconnue pour l'inédit de ses premières installations, la Zurichoise se met en scène, avec diverses identités et scrute son intimité de femme. «Je ne voulais pas faire de l'art, je voulais vivre l'art et être l'art. Je voulais être ma propre œuvre», a-t-elle un jour expliqué. Cela agace, cela dérange; l'icône zurichoise, mythe de la génération à cheval entre punk et pop art l'a voulu.

Glamour acide

L'exposition du Helmhaus est une première rétrospective de cette artiste, d'abord designerin de mode et mannequin, souvent rattachée à une instrumentalisation du corps ou au travail introspectif d'une Pipilotti Rist. Mais avec une plus grande radicalité. Elle démarre dans les années 70 avec notamment des photographies baignées de sensualité, d'un glamour acide qu'elle dégage, nue ou rasée. Mise en scène en noir et blanc, la photo scrute, du désespoir à la dérision. Elle marque un courant d'avant-garde qui remue le bien-pensant de la cité alémanique. En 1974, son installation «Le boudoir saumon», reconstitué trente-trois ans plus tard pour l'exposition, invite dans l'intimité de son refuge, mélange d'érotisme, de séduction, d'appel à l'aide et de révolte. Le lit nappé de soie est prisonnier de ses accessoires, de ses médicaments, de ses représentations de femmes désirée et désireuse. Un monumental cri de conscience féminine. En 1976, elle expose cette fois-ci derrière la vitrine d'une galerie du centre-ville son «image vivante», soit six représentants du sexe masculin en chair et en os, immobiles durant plus de deux heures. Elle veut, cette fois-ci, faire de l'homme un objet. Manon, fait la une des gazettes, Manon dérange.

Au Helmhaus, son œuvre se déroule en deux temps, sur deux étages, mise en équilibre très réussie de l'évolution d'une interrogation constante sur le «je» et le monde qui l'entoure. Première salle, première rencontre, avec son propre reflet: un miroir sur roulettes tourne inlassablement sur lui-même entraînant dans son sillon une illumination projetée sur les murs et l'apparition du visiteur. La plupart des autres installations ou séries de photographies datées des années 1970, notamment «Le mur gris ou 36 nuits sans sommeil», déroule une recherche identitaire où les noms et les corps sont à la fois sujets et objets. A l'étage, les autoportraits sont en couleur. L'artiste-travestie a toujours l'œil derrière un objectif orienté sur elle-même, mais son corps a disparu. Elle tend la caméra digitale pour des grands angles sur son visage. Ce sont les séries photos qui l'occupent aujourd'hui, plus de trente-cinq ans après ses débuts. Où la mort et le temps qui passe imposent leur partition.

Encore jamais présentée en Suisse romande, du moins le regrette-t-elle, Manon sera l'été 2009 au cœur d'une exposition du Swiss Institute de New York. Et elle veut toujours crier pour que la femme soit regardée autrement.

«Manon, Eine Person» jusqu'au 20 avril. http://www.stadt-zuerich.ch/helmhaus

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