Entré au sein de l’organisation patronale française en 1969 (alors CNPF, rebaptisée Medef), Jean-Luc Gréau y officia comme lobbyiste. Un passé qui n’empêche pas cet auteur de faire le procès de la doxa financière et libre-échangiste, dès son premier livre, L’Avenir du capitalisme (1998), puis dans Le Capitalisme malade de sa finance (2005). Un thème repris dans son dernier ouvrage, La Trahison des économistes (Gallimard, 2008).

Samedi Culturel: En dénonçant une trahison des économistes, vous portez un regard quasi épistémologique sur la crise financière actuelle. La faute reviendrait donc à ces universitaires ayant conçu la pensée néolibérale depuis 30 ans?

Jean-Luc Gréau: La cristallisation de cette pensée économique s’est faite de façon progressive. Si Milton Friedman est présenté comme celui qui fut à son origine, des événements politiques lourds ont assis cette pensée: le changement de politique monétaire aux Etats-Unis – à l’initiative de Paul Volcker en 1979 – puis l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Le reste des économistes a ensuite été influencé par les évolutions financières du début des années 1980, en particulier la prise de pouvoir des opérateurs sur les marchés financiers. Ensuite, il y a eu la volonté de rendre les banques centrales indépendantes, c’est-à-dire de leur permettre de déterminer leur politique selon les critères qui leur sont le plus appropriés.

En quoi ce dernier événement – une politique monétaire indépendante –, qui peut sembler anodin pour le néophyte, va-t-il en réalité influencer la manière dont on perçoit tout le système économique?

Parce que, soudain, ces banques centrales passent de la tutelle de l’Etat à la subordination aux marchés financiers. Aussi bien la lutte contre l’inflation – leur dogme officiel – ou leurs actions en matière de crédit ont été poursuivies pour satisfaire ces marchés. Résultat, à chaque fois que l’économie américaine traverse une récession – comme en 1993 ou en 2001 –, on assiste à une politique de relance excessive qui n’est plus décidée par l’Etat mais par des banquiers centraux indépendants… Ce qui a fini par provoquer la bulle du crédit aux Etats-Unis.

Pourtant, on loue à l’époque l’habileté du plus célèbre de ces banquiers centraux, Alan Greenspan: c’était alors la victoire – non la trahison – des économistes…

Cela prouve le suivisme des commentateurs, qui n’ont pas vu que cette politique vise délibérément à doper – au sens sportif du terme – les marchés. Au lieu, par exemple, de tirer la sonnette d’alarme sur le niveau d’endettement déjà atteint par les ménages américains. Or, c’est cet envol d’un endettement forcé des ménages à partir de la fin des années 1980, combiné à ce dopage des banques centrales – et, il est vrai, à des progrès technologiques –, qui a soutenu l’activité aux Etats-Unis. Cette crise souligne surtout qu’il nous manque toujours un nouveau Keynes, un nouveau Schumpeter. Certes, des économistes ont vu les risques encourus, comme Nouriel Roubini [New York University], Paul Krugman [Nobel 2008] ou Stephen Roach [ex-chef économiste de la banque Morgan Stanley]. En dépit de leur lucidité, ils n’ont pas encore construit une théorie ordonnée…

L’une des thèses les plus contestées de votre ouvrage tient au procès que vous faites du libre-échange. Au regard de la croissance connue par l’Asie grâce au commerce, cette vision n’est-elle pas rétrograde, voire réactionnaire?

Ces vingt dernières années, le libre-échange a provoqué un ralentissement de la progression salariale. Mais ce n’est en rien un effet collatéral, comme on le dit. C’est précisément le but visé, afin que les actionnaires puissent recevoir des dividendes plus importants. Protectionnisme ne veut pas dire marchés fermés: il y aura des droits de douane, mais les pays qui voudront produire sur notre sol pourront le faire. Cette approche peut être contestée. Mais il faut bien entrer dans le conflit intellectuel et politique pour pouvoir entamer un débat qui n’a toujours pas été complètement ouvert. On est resté à la marge en parlant de nouvelle supervision financière, sans poser le problème de l’équilibre du système à l’échelon mondial. Sans parler des échanges commerciaux déséquilibrés, des transferts financiers extraordinairement importants pour financer le déficit des Etats-Unis.

Cela signifie-t-il remettre à plat le système monétaire international où réside, selon vous, l’un des déséquilibres les plus profonds ayant conduit à la crise actuelle?

Il faudra bien un jour que les monnaies soient amarrées de façon plus ou moins fixe les unes par rapport aux autres, et que leur cours soit influencé en fonction de la production économique des différents pays concernés. Et, oui, il faudra un nouvel accord sur le système monétaire, un Bretton Woods II. Mais cela signera la fin de l’hégémonie américaine. Car si le dollar était en position centrale lors des accords de Bretton Woods, c’est parce que l’Amérique réalisait alors la moitié de la production industrielle mondiale. Ce n’est plus le cas.