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Autoportrait de Gérard Manset.
© Gérard Manset

Photographie

Manset, des rêves d’eau et d’espace

Le chanteur et écrivain publie six cents photographies compilées au fil du temps et de l’errance. Voyages à travers un monde qu’il juge aujourd’hui révolu et saturé

Un jour de novembre, à Sydney, un couloir d’hôtel en béton rose, aux murs verts. Tout paraît mort et obscur, écrit-il. De temps à autre, les hurlements stridents d’une sirène de la police, unique véhicule qui traverse le boulevard et ne rencontre sur son chemin que des bus égarés. Un autre jour, dans le département de l’Indre (en France), il achète à l’aube le journal local au tabac et PMU, et perçoit mille détails du monde dans les premiers rayons de lumière. Plus tard, l’Inde des 20 coolies au mètre carré, les gesticulations incohérentes, les pauvres grabataires ankylosés qui se poussent les uns les autres.

Gérard Manset, chanteur, écrivain, arpenteur de planète, publie 600 photos (1978-2008) dans un recueil titré MansetLandia, qu’il parsème de petits textes. Instantanés de voyage, impressions fugaces, petites choses insignifiantes auxquelles il donne vie. Ce sont des scènes de rue, d’hôtel, des quais de gare, des tarmacs, la vie en partance ou à l’arrêt le temps d’une escale en Asie, Afrique, Europe. Des portraits aussi, visages croisés que l’on ne voudrait jamais oublier, corps alanguis ou alourdis de fatigue et/ou de misère. On se dit qu’à l’ère du smartphone, «le boîtier numérique» dit-il, quiconque peut ainsi compiler ses souvenirs

et les partager. Mais c’est ici le témoignage d’une haute solitude, une déambulation et une vie qui défile.

Spectacle du monde

Il a 72 ans, a chaussé à la sortie de l’adolescence des semelles de vent pour aller écouter les rumeurs du monde. Homme peu disert, impalpable, auteur de 20 disques – La Mort d’Orion en 1970, Royaume de Siam en 1979, Lumières en 1984 et le quasi hiératique Il voyage en solitaire en 1975 au son singulier comme sorti d’un piano à peine accordé. Jamais monté sur scène, si peu vu à la télévision.

Il écrit: «J’ai préféré la scène et le spectacle de tous les pays du monde, où je me suis rendu par à-coups, cherchant là-bas des rêves d’eau et d’espace qui me sont chers depuis une enfance de découvertes au long d’une campagne solitaire et des rivières de l’Ile-de-France.» Fidèle à une poignée de journalistes auxquels il donne parfois rendez-vous dans un bar de la porte de Saint-Cloud, si ceux-ci jugent que ça vaut la peine de venir parler de choses et d'autres.

Par chance, MansetLandia a été publié par son vieil ami lausannois Pierre-Marcel Favre. Gérard Manset veut bien alors qu’on lui téléphone, à 17h30 précises ce soir-là, et pas trop longtemps. La voix est intacte, grave mais douce, presque juvénile. Insiste pour surtout évoquer MansetLandia, «livre d’une époque révolue où il n’y avait pas trois heures de queue pour un vol et des coins du monde sans aucun touriste».

Il aime parler de technique, de l’imprimeur de son livre, à Bourg-en-Bresse, dont l’encre par miracle sèche immédiatement, de son travail avec un appareil analogique, un Nikon-Pentax focale 28 mm, et de ce labo chez lui où il développe les images. Il dit avoir vécu de ses bricolages et découpages, en fabriquant et enregistrant lui-même ses chansons. Comme un artisan, avec art, poésie et ingéniosité. Dans MansetLandia, on voit aussi des photos… du photographe.

Instants de vie

Etonnant pour qui sait que Gérard Manset diffuse peu son image. «Ce sont des autoportraits pris avec un retardateur. Je n’aime pas mon image quand elle est saisie par le boîtier de quelqu’un d’autre. Je suis au fond un narcissique voyageur.» Selfie avant l’heure? Ne même pas lui demander. Il est hors mode, hors les réseaux «zozos». N’a pas Internet, va au McDo du coin pour se connecter à Wikipédia, lit Jules Verne (L’Etoile du Sud), Pierre Loti (écrivain et officier de marine), les auteurs du XIXe siècle. MansetLandia porte le même nom que son coffret regroupant 19 CD, sorti récemment. Tout cela fait un ensemble plutôt élégant qui semble le réjouir. Pas une œuvre emballée pesée mais des brefs instants de vie archivés comme on dépose une valise et sa mémoire à la consigne de la gare.


Gérard Manset, «MansetLandia: 1978-2008 Escales», Ed. Favre, 608 pages.

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