«Le mieux serait que vous veniez à Mase», glisse Manuella Maury au téléphone quand on lui demande de la rencontrer pour parler de sa nouvelle émission sur La 1ère. Au moment de notre conversation, mi-août, la première d’Alice s’émerveille n’a pas encore eu lieu. Le titre, déjà, fait mouche, lui dit-on: pour une émission sur le goût des mots et le plaisir de lire, l’héroïne de Lewis Carroll et le lapin blanc feront d’excellents guides. A l’autre bout du fil, la journaliste de la RTS est dans ce mélange caractéristique d’effervescence et d’affres.

On ne se fait pas prier pour aller à Mase, dans le val d’Hérens, son village d’enfance, perché à 1345 mètres d’altitude, dans un décor à couper le souffle. On avait bien sûr suivi Tête en l’air, sur la RTS, où Manuella Maury accueillait à Mase des personnalités de tous genres. Dépaysés, un peu sonnés même, comédiens, cheffe d’Etat (Ruth Dreifuss), écrivains se révélaient dans des échanges mémorables (il faut voir notamment le visage de Michel Boujenah quand il descend du car postal…). Mais on n’avait pas compris que depuis quatre ans Manuella Maury avait quitté Genève pour retourner vivre, complètement, à Mase.

Les barrières sautent

Rendez-vous est donc pris pour le 9 septembre. Dans le train ce jour-là, écouteurs sur les oreilles, on découvre Alice s’émerveille: l’émission est diffusée les dimanches entre 16 et 17h et deux «épisodes» ont déjà pris vie. Dire qu’on bascule dans Alice s’émerveille serait plus juste. Avec le metteur en ondes Christian Morerod, Manuella Maury signe en réalité chaque semaine un film sonore, une ode à la poésie, à l’imagination et à la magie de la radio.

Sur le modèle des voyages fantastiques d’Alice, un écrivain, une écrivaine sont invités (Blaise Hofmann, Dunia Miralles, Mélanie Richoz jusqu’à présent) à choisir quelques livres pour se raconter à travers eux et pour, surtout, sauter à pieds joints dans un imaginaire fantasque où un mot (un son, une voix) en appelle un autre. Les barrières tombent, les livres d’enfants, les chansons (Brel, Brassens, Bashung), le théâtre, les romans se tiennent par la main.

Le trésor des archives est utilisé avec des extraits d’interviews de Prévert, de Corinna Bille, d’Alexandre Voisard – dont on vient de fêter les 90 ans. Des chroniqueurs amènent aussi leur grain de sel: Stéphane Blok, par exemple, est le «ver à soie fumeur», Eugène déclare que «ce n’est pas parce qu’un livre n’a pas été écrit qu’il ne faut pas le lire». Dans le train, plusieurs fois, sous l’effet de cette poésie des mots et des sons, on est gagné par l’émotion.

Mase, sous un soleil qui fait plisser les yeux. A mon tour d’être un peu sonnée. Le mazot de Manuella Maury se trouve au cœur du village. Vite, on comprend que la vie ici est collective. Saluts des uns et des autres, discussions à la volée. D’autant que Mase, sous l’impulsion de Manuella Maury, est aussi devenu le centre d’un festival de la correspondance, Lettres de soie. Une centaine de bénévoles, un public de 4000 personnes, l’événement entend transmettre la joie d’écrire des lettres et la force des mots.

«A l’origine, c’est Eric Hoesli, alors rédacteur en chef du Temps, qui m’avait donné carte blanche pour une chronique d’été. J’avais proposé une correspondance entre mon père et moi, «Mots croisés». L’expérience nous avait tellement apporté sur le plan familial que j’ai voulu transmettre cela autour de moi. Mon père est mort en 2016 et la première édition de Lettres de soie était une façon de lui rendre hommage», explique Manuella Maury.

Juste en dessous du mazot, on peut voir le restaurant du Vieux Bourg, dont la terrasse embrasse le panorama. C’est-là que Manuella a grandi et que ses parents ont tenu le bistro. «Une de mes grandes fiertés est d’avoir permis que ce restaurant continue de vivre. Sans un lieu comme celui-ci, un village meurt.» Il lui a fallu du temps pour trouver Arianna et Ivano, Italiens tous deux, qui ont fait du Vieux Bourg une adresse prisée. Nous y sommes d’ailleurs, tellement ce lieu contient tous les autres pour Manuella Maury, tellement il n’est pas imaginable de ne pas célébrer l’instant.

Quatre sœurs

«Nous étions quatre sœurs, deux par chambre. Je dormais avec Cathy, qui lisait tout, tout le temps. Elle me lisait à haute voix ce qu’elle aimait. Je m’en souviens comme si c’était hier. Les mots avaient une texture, un goût. Un professeur à Mase m’a ensuite encouragée à percevoir cette poésie-là», se souvient-elle. Une formation de bibliothécaire-archiviste, un stage chez la libraire Françoise Berclaz à Sion, des études de lettres à Fribourg: «Jeune, je ne voulais pas analyser les livres, je voulais les vivre. Ma stimulation, c’était de m’en sortir, de trouver un moyen de faire régner l’imagination où je pouvais.»

On parle encore de ses amours littéraires, Chaïm Potok, Romain Gary, Nancy Huston. Puis c’est l’heure du car pour redescendre. Sur la route, il nous a semblé voir le lapin blanc. Mais c’était peut-être l’éclat du soleil.


Profil

1971 Naissance à Mase (VS).

1999 Chroniques à «La Matinale», RSR.

1997 «Passe-moi les jumelles», TSR.

2005 «A côté de la plaque», sur la TSR, puis «Tête en l’air» en 2007 et  «Le Passager» en 2009.

2020 «Alice s’émerveille».


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