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Les manuscrits de Julien Green mis en vente à Genève

Les manuscrits de l’écrivain sont mis en vente à Genève. L’Américain de Paris confiait ses archives à ses amis genevois

Dimanche 27 novembre, l’ensemble des manuscrits et de la correspondance de l’écrivain américain, né et mort à Paris, Julien Green, seront mis en vente à Genève, à l’Hôtel d’Angleterre. Homosexuel et catholique fervent, ses chefs-d’oeuvre, Léviathan, Moïra ou Mont-Cinère sont hantés par la sexualité, le bien et le mal. Unique membre étranger de l’Académie française, il est également l’auteur d’un monumental Journal, tenu durant 80 ans. Le Genevois Renato Saggiori est l’expert de cette vente exceptionnelle.

Le Temps: Pourquoi la vente des manuscrits et de la correspondance de Julien Green a-t-elle lieu à Genève?

Renato Saggiori: Julien Green entretenait des liens étroits avec la Suisse. Il aimait le calme et la beauté du pays et s’y rendait près de dix fois par an et ce dès les années 20. En homme du monde, il fréquentait les stations de

Gstaad et de Saint-Moritz mais aussi Bâle, Saint-Gall et Genève. Dans cette ville, il s’était constitué un réseau d’amis comme les écrivains Robert de Traz et Guy de Pourtalès, ou le psychanalyste Raymond de Saussure. Après la Deuxième Guerre mondiale, il a décidé de leur remettre ses manuscrits. D’année en année, au gré de ses visites, il apportait dans ses valises ce qu’il venait d’écrire.

– Genève lui semblait plus sûre que Paris?

– Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a quitté Paris pour les Etats-Unis où il a travaillé au programme français de la radio Voice of America. Après la guerre, il a voulu réintégrer son appartement parisien mais il a découvert sur place qu’il avait été mis à sac par le pouvoir collaborationniste. Cela l’a profondément ébranlé. Sans famille, ses manuscrits représentaient pour lui l’unique trace qu’il allait laisser de son passage sur terre. «Si on perd mes manuscrits, on perd ma mémoire», disait-il. Ses amis l’ont alors persuadé de trouver un lieu neutre, éloigné du risque de guerre. Genève s’est vite imposée.

– Il gardait tout?

Il est rarissime de se trouver face à une collection aussi complète d’une œuvre d’écrivain. Il conservait tout depuis le début de sa carrière en 1920. Comme il a vécu 98 ans, cela fait véritablement un siècle d’écriture.

– L’ensemble des manuscrits et de la correspondance sont ainsi mis en vente?

– Oui, tous les manuscrits sont là, annotés, corrigés, ce qui représente une cinquantaine de romans et d’essais. Son premier texte The Apprentice psychiatrist est un article paru en 1920 dans la revue de l’Université de Virginie où il affirme son refus de l’allégeance aux idées de Freud et annonce une farouche indépendance d’esprit qu’il défendra tout au long de sa vie. Le dernier est Dixie, l’ultime volet de sa trilogie sur le Sud américain pendant la Guerre de Sécession paru en 1994, soit 500 pages écrites de sa belle écriture fluide. Entre les deux, on trouve les chefs-d’oeuvre que sont Léviathan, Moïra et Mont-Cinère.

– Qu’en est-il de son fameux «Journal»?

– Nous avons le texte préparatoire à la publication dans la Pléiade qu’il avait lui-même expurgé. La version intégrale se trouve sous scellés et ne sera disponible, selon ses vœux, qu’en 2048.

– Apprend-on des choses nouvelles dans sa correspondance?

– Elle comprend 10 000 lettres avec notamment les écrivains Paul Morand, Jean Cocteau, Roger Nimier ou Henry de Montherlant avec qui les échanges furent orageux. Il recevait aussi des lettres d’anonymes qui lui demandaient des conseils liés à l’homosexualité. Il y répondait avec beaucoup de générosité et d’application.

– En France et aussi en Suisse, des voix s’élèvent pour regretter cette vente qui va disperser la collection et compliquer le travail des chercheurs. Qu’en pensez-vous?

– Je crois pouvoir dire que le vendeur, Jean-Eric Green, fils adoptif de l’écrivain, aurait préféré que la collection ne soit pas dispersée. Cela n’a pas pu se faire. Julien Green lui-même, qui a défendu toute sa vie son indépendance, craignait de léguer son œuvre à une seule institution de peur de la voir soumise à un quelconque monopole.

Julien Green: un siècle d’écriture. Manuscrits, lettres, photographies, souvenirs. Vente aux enchères publique, Hôtel d’Angleterre, 17, quai du Mont-Blanc, Genève, 27 novembre à 14h. Catalogue sur www.pba-auctions.com.

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