Spectacle

Mao, Marx et Marivaux inspirent cinq acteurs formidables dans «La Chinoise 2013»

L’auteur français Michel Deutsch emprunte à Jean-Luc Godard le parfum de la Nouvelle Vague, au Théâtre Saint-Gervais à Genève jusqu’au 30 novembre

Les films, c’est comme les livres. Ils gardent une trace de nous. L’auteur français Michel Deutsch n’a pas 20 ans en 1967. Il voit La Chinoise de Jean-Luc Godard, ce cinéaste qui sent l’époque, là où elle s’affole, où elle s’oublie. Il ne tombe pas amoureux d’Anne Wiazemski, il pourrait, tant elle est croquante dans le rôle de Véronique, l’étudiante en philo – la petite-fille de François Mauriac partage alors la vie de Godard. Mais il sourit devant Jean-Pierre Léaud qui fait Guillaume l’acteur. Véronique transforme l’appartement des parents absents en cellule révolutionnaire. On parle capital, super­structure, Livre rouge. On se réclame de Mao. Et on couche ensemble.

Michel Deutsch n’apprécie pas ce tableau d’une exécution qui lui semble ratatiner les grandes espérances. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, disait Rimbaud. Lui l’est un peu. Depuis, il a appris à l’aimer, cette épopée en chambre . Et il la salue dans La Chinoise 2013, spectacle qui flotte dans les esprits comme un étendard orphelin. Au Théâtre Saint-Gervais à Genève, des garçons et des filles butinent en espérant un pollen séditieux.

La bonne nouvelle, c’est que La Chinoise 2013 n’est pas nostalgique. Elle a le charme de ses interprètes, Jeanne de Mont, Géraldine Dupla, Julien Tsongas, Pascal Sangla et Zoé Schellenberg. En scène, ils doutent et désirent dans le même mouvement, embrassent trop pour étreindre énormément. D’ailleurs, ça commence ainsi. A l’écran, en noir et blanc, Guillaume (Julien Tsongas) et Perdican (Pascal Sangla) débouchent une bouteille; ils fêtent la communauté d’égaux/ego qu’ils ont créée. L’un dit: «On s’embrasse?» Leur accolade est le leitmotiv du spectacle. Sa rime pralinée. Mais voici qu’arrive Véronique (Géraldine Dupla), sortant des eaux du songe – une vidéo: «Je t’expliquerai tout», dit-elle. Pythie, va. Camille (Zoé Schellenberg) la rejoint. Avec Guillaume et Perdican, la cellule révolutionnaire est au complet. Ils ont même une bonne, Antigone (Jeanne De Mont) qu’ils ne paient pas. Ils voudraient agir contre l’ogre de la finance. Mais quelles armes pour cela?

La Chinoise 2013 est une pièce «check-up». On y écoute les cœurs battre comme chez Marivaux. Et la pensée divaguer, de Guy Debod à Bossuet. C’est aussi un spectacle juke-box: des tubes refont surface, Michel Polnareff et Lou Reed servent d’aide-mémoire. C’est encore une chronique vide-greniers aussi: on y retrouve des totems empoussiérés, tiens, «le peuple», ce gros mot. A l’écran, Véronique croise dans un train un philosophe (Michel Voïta, formidable) qui a beaucoup digéré. Il lui dit que le peuple était déjà introuvable en 1968. Au printemps passé, au Théâtre Saint-Gervais déjà, les acteurs François Chattot et Martine Schambacher faisaient le tri dans leurs idéaux d’antan. Leur spectacle était toqué, merveilleusement. Il s’appelait Que faire?, qui pourrait servir de sous-titre à La Chinoise 2013. Une scène symptôme? Portée par une musique hivernale, l’actrice Géraldine Dupla reprend sa phrase du début: «Je t’expliquerai tout»; Julien Tsongas, lui aussi, flottant, enchaîne: «Empêcher que le monde se défasse.» D’une boîte à musique minuscule s’échappe alors L’ Internationale.

De Jean-Luc Godard, Michel Deutsch et sa bande gardent comme une détente – au sens aussi de presser sur la détente. Ils distinguent une impasse. Mais ne s’interdisent aucune issue de secours. Guillaume barbouille les murs de l’appartement. Des A en capitales pour signer l’arrêt de mort de l’art. Mais cette énergie – celle du désespoir souvent féconde – dément l’intention. Quelque chose pulse en quête d’un objet. La Chinoise 2013 parle de ça. D’un désir qui tourne en vague à l’âme. La Chinoise 2013 , Genève, Théâtre Saint-Gervais jusqu’au 30 novembre; et aussi une exposition «Les Années vidéo, Jean-Luc Godard et les autres»; rens. 022 908 20 00.

C’est un spectacle juke-box: Michel Polnareff et Lou Reed serventd’aide-mémoire

Publicité