Mapping cartographie les ondes

Festival Le grand raout consacré à la pointe de l’audiovisuel débute aujourd’hui

Tour d’horizon

A l’interface du son et de l’image, le terme mapping est polysémique: en termes de performance musicale (et, partiellement, visuelle), effectuer un MIDI mapping consiste à assigner des événements (lancer une boucle, modifier un volume) aux touches et potentiomètres de ce que l’on appelle un contrôleur. La traduction usuelle du terme est plus abstraite: mapping signifie «cartographie» – et désigne d’ailleurs plutôt l’opération visant à confectionner un plan que son résultat en lui-même.

A Genève, un festival a choisi, il y a une décennie, de se baptiser de la sorte et de bénéficier ainsi d’un champ sémantique complet: «Mapping 2015», 11e édition, se définit de lui-même comme «dédié à l’art audiovisuel et aux cultures numériques». C’est même un peu plus que cela: d’aujourd’hui jeudi au 17 mai prochain, la manifestation, qui a su se hisser au rang de référence européenne en la matière, essaime ses rayons dans une bonne dizaine d’endroits de la ville pour proposer, en une trentaine d’événements, un état des lieux (ce qui peut être un autre synonyme de «carte») des différents types d’interactions qui peuvent être proposées entre l’individu (artiste ou membre du public), la musique et – pour résumer – la vidéo. Pas de thématique dirigiste donc, mais plutôt un art savant du papillonnage: «Le festival tend à présenter les œuvres les plus récentes créées dans un contexte qui évolue en fonction des dernières tendances technologiques. Le comité de programmation est par conséquent plutôt amené à proposer des projets au gré des coups de cœur de chacun», expliquent de concert Ana Ascencio et Justine Beaujouan, coprogrammatrices du festival.

Au programme – on se réfère une fois de plus à la communication du festival: «performances audiovisuelles, installations, clubbing, mapping [encore ce mot!, ndlr] architectural, ainsi que workshops et conférences». Le menu paraît clair, mais Mapping prend quelquefois plaisir à emmêler les plats, de telle sorte que le potentiel visiteur lambda ne sait plus, et c’est heureux, par quelle étiquette empoigner certaines soirées. Ainsi de la performance commune de Cyril Meroni et 9th Cloud (me 13 au Casino Théâtre): ira-t-on voir les tremblements d’images du premier ou entendre l’electronica fragmentée du second? Même incertitude concernant Stun, de Pascal Greco, Stefania Cazzato et Goodbye Ivan (me 13 et je 14 au Théâtre de Saint-Gervais), où le film du premier et les mouvements de la deuxième seront soutenus par un assemblage sonore mêlant machines, piano, violon, et l’orgue des lieux – on en reparlera. Mapping incite à ne pas se poser la question, et c’est tant mieux. Le dilemme se répète et se résout avec le travail commun de Jem The Misfit et André Uhl (ma 14 au Spoutnik), peut-être l’une des propositions les plus appétissantes du festival: à en juger par les quelques traces glanées sur le Net, les distorsions de visages auxquelles se livre l’artiste néo-zélandaise se fondent avec merveille dans les rythmes industriels et les basses gargantuesques de son collègue berlinois.

Signalons encore les accointances avec la danse pour Opera III de Giuseppe Bucci et Charles Mugel (ve 8 et sa 9 à L’Abri) et pour les impressionnants Split Flow et Intensional Particle de Hiroaki Umeda (ve 15 au Casino Théâtre), qui camouflent les corps humains sous un déluge de bruit blanc. Le travail de la chorégraphe japonaise constitue d’ailleurs pour Ana Ascencio et Justine Beaujouan l’un des points forts de Mapping 2015: «Deux pièces où le danseur, solo, intègre, comme c’est souvent le cas dans ses créations, une dimension visuelle très forte (vidéoprojection, lasers), en plus d’éléments sonores, sensoriels et spatio-temporels venant compléter un effet très immersif.»

D’autres événements répondent à une signalétique plus univoque: immersion sonore avec les expérimentations électroniques wagnériennes du Français Mondkopf, qui présentera son Hadès (sa 16 au Casino Théâtre). Clubbing pur avec la drum’n’bass des pénombres de dBridge (ve 15 au Zoo). Installations, avec les hypnotiques architectures virtuelles de Trianguconcéntricos Fluo Rouge, œuvre conjointe d’Elias Crespin et Jacopo Schilingi à expérimenter durant toute la durée du festival au Commun – l’espace central de Mapping –, à la rue des Bains. Toujours au même endroit, on se laissera prendre durant dix jours par le Timée de Guillaume Marmin et Philippe Giordani, que l’on pourrait métaphoriquement résumer comme un traité d’acupuncture cosmique audiovisuelle.

Mapping pousse la stimulation sensorielle à ses extrêmes: c’est en soi, de manière implicite, une première démarche participative, appelant qui veut bien se laisser tenter à une forme d’interaction passive. Mais le festival propose également à son audience de mettre la main à la pâte de manière beaucoup plus explicite: plusieurs workshops sont ainsi proposés. C’est une autre spécificité de Mapping, selon ses coprogrammatrices: permettre de «s’initier aux nouvelles technologies auprès d’instructeurs venant du monde entier, et spécialistes dans leur domaine». Le plus étonnant de ces workshops consiste certainement en un atelier d’habillage de roues de vélo avec des LED («Agit P.O.V.», ve 8 et sa 9 à l’Impact Hub). Accrocher des loupiotes à ses rayons: il n’y a pas de mal à faire tourner la nuit en soignant son mollet.

Mapping 2015. Du 7 au 17 mai. Genève, divers lieux. Rens. 2015.mappingfestival.com

Mapping incite à ne pas se poser la question du médium, et c’est tant mieux