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Sous son air dandy – en cape et canne il serait parfait –, le maître de l’Univers est homme des rues. Son pas-de-porte donne accès au monde, à ses beautés.
© Eddy Mottaz

Portrait

Marc Agron Ukaj, le maître de l’Univers

Il dirige depuis 20 ans à Lausanne la librairie Univers, qui expose des livres anciens et prestigieux. Il paraît sédentaire. Mais puisqu’il est natif des Balkans, l’âme est en voyage

Un livre ancien est d’abord une caresse. Olfactive qui incruste étrangement la narine. Tactile, la main bien posée à plat, chargée de douceur et de précaution. Jean-James Vibert, son maître, son mentor, fermait les yeux et pouvait, sans jamais se tromper, nommer une reliure: «Celle-ci est un cuir de Russie, celle-là une peau de chagrin, cette autre une peau de truie si solide qu’elle survivrait à une catastrophe nucléaire, cette dernière est un parchemin vieux de 500 ans». Jolis mots dont Marc Agron Ukaj a hérité et qu’il met à son tour en bouche avec délectation.

Il parle vite, n’achève pas ses phrases

Il ôte ses lunettes, son œil un peu asiatique mélange les genres humains (croate, austro-hongrois, grec), il parle vite, n’achève pas les phrases parce que ses trésors les absorbent. Par exemple: Les Essais de Montaigne, reliés en peau de veau d’époque (1598) «dont le papier est bien frais sauf cette petite rousseur page 314 et une auréole légère aux pages 704 et 720». Le coût (14 000 francs) se bruisse plus qu’il ne s’annonce.

Nous sommes au premier étage d’un immeuble Bauhaus de la rue Centrale à Lausanne. La pièce forme une courbe de lumière où s’exposent en ce moment les tableaux de Daniel Frank, peintre onirique des massifs montagneux. Une galerie d’art donc, tenue par Michelle, épouse de Marc. Il dit qu’elle a de l’habileté, du ressenti avec les artistes, qu’elle sait arrondir les angles d’où sans doute la prédisposition géométrique de l’espace…

Une bibliothèque plus qu’une librairie

Au rez-de-chaussée, par le colimaçon, une bibliothèque plus qu’une librairie tant les teintes sont homogènes et le parfum régulier. C’est pourtant bel et bien un lieu marchand, de toutes les déambulations, étudiantes, populaires, nanties, saltimbanques. Les auteurs présentés en édition originale acceptent toutefois de s’y livrer à moindre coût (50 francs).

Marc Agron Ukaj, sous son air dandy – en cape et canne il serait parfait –, est homme des rues. Son pas-de-porte donne accès au monde, à ses beautés et ses misères. Dehors, il y a pas mal de mendiants ces jours. Ses fiertés: son fils champion judoka suisse qui se débrouille tout aussi bien sur les tatamis que sur la terre, sa fille en sciences po qui est altermondialiste et prend soin des requérants d’asile.

Avant la douche, des textes latins déclamés à haute voix

Lui, s’il est bien né, s’est démené pour acquérir. Naissance dans la Zagreb croate mais encore yougoslave. Peu de livres (une trentaine) à la maison. Maman, fervente catholique, possédait une Bible mais ne la lisait pas. Elle la touchait chaque matin. Marc réitère aujourd’hui le rituel de l’aube mais il déclame des textes en latin, avant la douche, comme d’autres s’en vont jogger en ville.

Papa est un étrange homme, capitaliste dans un pays communiste, économiste, expert-comptable. Un personnage à la Kusturica, flambeur et grand cœur, amateur de grosses béhèmes bohèmes. Papa meurt dans un accident de voiture en 1979. Certains biens de la famille sont confisqués par le régime titiste. Maman envoie Marc en Suisse où vit un employé de feu son mari.

Michelle lui ouvre les pages du monde

Il a 20 ans, parle le serbo-croate et l’anglais, aurait préféré migrer à Londres. Michelle la Jurassienne qu’il rencontre vite à Neuchâtel lui ouvre les pages du monde des livres. Lui se voit en artiste, romancier, musicien, acteur. Il avait 14 ans quand il a figuré dans Le Tambour, le film de Volker Schlöndorff, tourné à Zagreb. Marc étudie les lettres, se fait embaucher chez Payot pour payer les études, fait ses apprentissages: il veut devenir libraire.

Jean-James Vibert, à la tête de l’ancienne et prestigieuse librairie Marguerat à Lausanne, flaire de la passion et beaucoup de sensibilité chez le jeune homme. La famille Vibert est connue à Genève, à Carouge précisément. Elle a donné son nom à une avenue puis à une enseigne Migros. Marc, rigolard, cite son mentor: «Il me disait qu’ils auraient du leur donner un appartement au lieu d’une rue». Jean-James qui a 80 ans emmène Marc qui en a 30 en voyage à Paris pour acheter des livres anciens, mais avant tout les humer, les palper, les estimer. Voilà entre autres pourquoi le disciple demeure rétif à la Toile.

Chiner, chercher, et chiner encore

Tous les ans, il publie un catalogue illustré de grande qualité. En 1996, il pose au 5 rue Centrale ses rayonnages. 12 000 ouvrages en tout. Michelle a, au début, garni les étagères de sa collection personnelle et des pléiades. Que Marc a enrichie magistralement en voyageant, chinant, choyant des héritiers qui, en mal d’argent, vendent les bouquins poussiéreux de l’ancêtre. Il nous ouvre De L’Esprit des Lois de Montesquieu (1748), Les Fables Choisies de Jean de la Fontaine en cinq volumes en plein maroquin rouge, Le Voyage dans les Alpes d’Horace-Bénédict de Saussure (1786-1796) en huit volumes, les Dix-Neuf Poèmes Elastiques de Blaise Cendras (1919) qui valent 2800 francs mais acquis à l’époque par le propriétaire pour la somme de cent francs, pas plus.

Marc Agron Ukaj, admirateur et ami d’Agota Kristof, écrit et pourrait publier. Deux romans sont achevés. Qu’attend-il? Une certaine perfection certainement, celle des vieux ouvrages. Donc il laisse mûrir.


Profil

1963: Naissance à Zagreb

1984: Arrivée en Suisse

1986: Rencontre sa future épouse Michelle

1991 et 1993: Naissance de Marina et de Timothée

1996: Ouverture à Lausanne de la librairie galerie Univers

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