Marc Aymon partage avec Fernando Pessoa un goût certain pour l’intranquillité. Impossible de lui parler sans qu’il évoque un projet qu’il a envie de lancer, une idée soudaine ou une envie nouvelle. De ce bouillonnement incessant naissent souvent de beaux projets, comme lorsque après avoir reçu un vieux carnet de chants à l’issue d’un concert, il décidait non pas de repartir trouver l’inspiration au bout du monde, mais de consacrer un livre-disque aux chansons du patrimoine valaisan et romand. Ce fut O bel été!, un élégant objet qui, derrière sa pochette dessinée par Cosey, proposait des versions folk de morceaux pour la plupart oubliés.

Sur «O bel été»: Marc Aymon, prendre le temps de rester

Après avoir enregistré à Nashville, après avoir convaincu le songwriter breton Alexandre Varlet de travailler à quatre mains, cet enfant d’Icogne s’était d’une certaine manière reconnecté avec son terroir. Et ça lui a plu. Tout en travaillant déjà à son prochain album, tout en assurant avec passion son rôle d’ambassadeur de la fondation Race for Water, le voici qui creuse le sillon de cette opération de dépoussiérage des chants d’antan. Partant du constat que les greniers regorgent de livres de chant cornés, de partitions jaunies et de recueils de poésie jamais publiés, il a lancé le projet «Glaneurs», qui invitait cet automne tout un chacun à venir déposer, dans les librairies Payot, au centre culturel Les Arsenaux, à Sion, ou via le portail Notrehistoire.ch, tout document musical datant d’avant 1970.

Souvenirs d’enfance

A l’heure de tirer un premier bilan de cette moisson, Marc Aymon est fidèle à lui-même: enthousiaste. Il évoque d’emblée la découverte d’une jeune poétesse neuchâteloise décédée en 1882 à l’âge de 21 ans. Mais pour l’essentiel, les centaines de documents collectés sont encore mystérieux. Pas pour longtemps: en collaboration avec les Archives de l’Etat du Valais et le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA), un projet performatif qui démarre ce jeudi va permettre de suivre en direct un travail de spéléologie destiné à dépouiller et déchiffrer ces archives, dans le but de les mettre en musique.

Jusqu’au 20 décembre, le Valaisan va passer six heures et demie par jour dans une salle des Arsenaux. En compagnie de Xavier Michel – chanteur du groupe Aliose et historien – et du guitariste et producteur français Frédéric Jaillard, qui fait partie de ses fidèles collaborateurs, il va ausculter les documents reçus, tenter de mettre en musique des textes qui n’en ont pas ou de réinterpréter des arrangements désuets. Parfois, le trio accueillera des invités, comme les chanteurs François Vé (7 déc.), Michel Bühler (8 déc.) et Jérémie Kisling (12 déc.), les groupes Carrousel (15 déc.) et Aliose (19 déc., avec également la présence de Raphaël Weber, des Rambling Wheels). Marc Aymon leur a proposé de venir interpréter leurs souvenirs d’enfance.

Cette performance pourra être suivie en direct à travers des écrans disposés aux Arsenaux et au MCBA. Bernard Fibicher, directeur du musée lausannois qui vient d’investir le site de Plateforme 10, a vu dans ce projet un moyen de souligner les notions de transdisciplinarité et de défense du patrimoine tant matériel qu’immatériel, qui sont au cœur de sa politique – il annonce d’ailleurs pour l’an prochain une collaboration avec le Théâtre Vidy-Lausanne. Il aime l’idée de voir son institution s’ouvrir à des propositions inédites.

Lecture critique

L’idée de réinterpréter de manière moderne des chansons d’antan lui plaît, car il y voit des similitudes avec le nouvel écrin du MCBA, qui entremêle architecture contemporaine et éléments inspirés des anciens hangars CFF qu’il a remplacés. Quant à la performance qui verra Marc Aymon et ses acolytes être observés en direct, Bernard Fibicher la compare volontiers avec ce qu’ont fait nombre d’artistes acceptant d’être filmés dans leur quotidien, à l’image de Christian Boltanski, et de son projet «Les Dernières Heures de CB», qui voit son atelier truffé de caméras de surveillance.

De son côté, l’archiviste cantonal valaisan Alain Dubois s’est logiquement passionné pour la dimension patrimoniale de «Glaneurs» et la manière dont cette expérience permet aux Archives de l’Etat du Valais, où seront conservés les documents que leurs détenteurs ont accepté de léguer ou de déposer, de faire de la médiation culturelle. «Nous aimons ces initiatives de réappropriation du patrimoine montrant que les archives ne s’adressent pas uniquement à quelques chercheurs privilégiés.» Et d’expliquer que plutôt que de sombrer dans une idéalisation du passé, le rôle des archives cantonales est de favoriser une lecture critique de la société. «Peut-être qu’en 2100 un musicien se penchera sur les chansons de Marc pour se les approprier, comme lui le fait avec des partitions du XIXe siècle…»


«Glaneurs», une expérience à suivre en direct du 5 au 20 décembre au centre culturel Les Arsenaux, Sion (lu-sa de 9h à 12h et de 13h30 à 17h), et au MCBA, Lausanne (ma-di de 10h à 12h et de 13h30 à 17h).