Marc Aymon a la musique chevillée à l’âme. Pour trouver l’inspiration, il a besoin de voyager, de se mettre en danger, de partir guitare en main à la rencontre des autres, que ce soit dans le désert africain, le bayou américain ou sous la bruine bretonne. Après quatre albums entre chanson mélancolique, pop de chambre et folk lyrique, le Valaisan publiait il y a une année le livre-CD Ô bel été. Chansons éternelles, qui le voyait se réapproprier des chansons du patrimoine suisse composées au tournant du XIXe siècle. Un projet qui lui a permis d’obtenir son premier disque d’or, de tourner à travers le monde et, dans la foulée, une invitation au Forum des 100 organisé par Le Temps.

Une aventure en amenant une autre, sa présence au sein de la liste 2018 des «100 personnalités qui font la Suisse romande» lui a valu de devenir ambassadeur de la Fondation Race for Water, qui, à travers un navire fonctionnant aux énergies renouvelables, s’est donné pour mission de montrer qu’il existe des solutions concrètes pour endiguer la pollution plastique qui menace dramatiquement les océans, en transformant notamment les déchets en énergie.

La rencontre

«L’aventure a donc commencé au Forum des 100, au cours duquel j’ai été invité à présenter Ô bel été et à interpréter la chanson La délaissée. Durant la pause, Philippe Gaemperle, qui travaille pour Race for Water et qui s’occupe entre autres des ambassadeurs, vient me voir et me dit: «Vous n’êtes pas seulement chanteur, vous êtes un nomade curieux de tout, on sent que vous aimez vivre des expériences nouvelles.»
Il me parle alors de ce navire d’exception, qui pèse cent tonnes, fonctionne à l’hydrogène, possède 512 m² de panneaux solaires et une aile de kite de 40 m². Il m’explique que ce catamaran, qui symbolise les énergies saines vers lesquelles il faut aller, réalise un tour du monde, une odyssée de cinq ans démarrée en avril 2017.
J’ai tout de suite trouvé ce projet intrépide et beau, je me suis aussi rappelé mes premières chansons, qui parlaient de marins, de cette envie d’aller explorer le monde.

Philippe poursuit en me disant que la fondation cherche un ambassadeur passionné pour aller sur le terrain. Quelques semaines plus tard, me voilà avec Marco Simeoni, le fondateur et président de Race for Water. Et là, je découvre un grand instinctif qui a toujours provoqué sa chance, et qui a décidé d’investir son temps et son énergie dans une fondation ayant pour mission de préserver les océans et d’essayer de trouver des solutions concrètes aux déchets plastiques qui, en 2050, seront plus nombreux que les poissons. On se raconte un peu nos aspirations et, très rapidement, il me dit: «Il faut que tu viennes avec nous sur l’île de Pâques!» Un mois plus tard, j’arrivais sur cette terre mystérieuse qui a peuplé mon enfance à travers les aventures de Corto Maltese.»

L’île

«L’île de Pâques est mythique grâce à ses plus de 800 moaï, ces monumentales statues de tuf volcanique dont les plus anciennes ont plus de mille ans. J’y ai débarqué quelques jours avant l’arrivée du navire Race for Water, dans la petite ville de Hanga Roa, la capitale de cette terre officiellement chilienne, mais qu’on qualifie plutôt avec le cœur de territoire rapanui.

J’avais avec moi ma petite guitare acoustique fabriquée par Bill Collings, qui a tellement voyagé et qui me permet de m’asseoir à la table des gens, puis de rester dormir chez eux. Mais cette fois, je n’étais pas uniquement chanteur, mais aussi un ambassadeur animé par une volonté de sensibiliser les gens aux dégâts catastrophiques causés par les déchets plastiques.

J’ai fait le tour de l’île à vélo, environ 55 km, afin de rencontrer les autochtones, de passer du temps avec eux. Marco Simeoni m’a emmené au bord de l’océan pour me montrer les déchets rejetés par les flots, et que l’on trouve partout, sur les plages comme dans les rochers. Alors que nous sommes sur l’île la plus isolée du monde, on trouve des millions de morceaux de plastique concassé. Les pêcheurs en retrouvent régulièrement dans les estomacs des daurades, qui deviennent ainsi très compliquées à manger. Une fois que tu as repéré sur la plage ces petits coquillages multicolores qui sont en fait des déchets microplastiques, et que tu les as tenus dans tes mains, tu ne vois plus que ça. Cette île, qui réveille en nous des émotions très profondes, est chaque année souillée par quelque cinquante tonnes de déchets.»

L’écologie

«Le navire Race for Water est arrivé quatre jours après nous. C’est un bateau révolutionnaire auquel on a envie de ressembler. J’avais hâte de monter à son bord pour rencontrer son équipage. Pour notre premier soir ensemble, nous avons organisé un concert quelque peu sauvage sur le toit du bateau, en pleine nuit avec des lanternes. Sur place, la mission de la fondation consistait à trouver une solution concrète aux déchets qui s’entassent. Son approche technologique vise à démontrer que les plastiques sauvages sont le problème et la solution, qu’ils peuvent être une ressource additionnelle à la transition énergétique. Pour ce faire, le but est d’installer sur l’île une machine capable de transformer les plastiques collectés en gaz de synthèse puis en électricité ou en gaz commerciaux. Avec Marco Simeoni, on a visité beaucoup de lieux différents afin de nous rendre compte concrètement de l’état de la pollution.

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Parmi la masse de déchets qui arrivent du Chili, seuls 30% sont renvoyés à Santiago; le reste est entassé dans la déchetterie ou planqué dans des centres de triage. On trouve même des lots de bouteilles jusque dans les forêts. Durant notre séjour, une trentaine de classes sont également venues sur le navire pour être sensibilisées. On a expliqué aux élèves que dans l’océan, l’équivalent d’un camion de déchets plastiques est déversé chaque minute, et qu’il existe des gestes simples à faire pour améliorer la situation.

Nous avons également mené une action concrète de beach cleaning, invitant aussi bien les Rapanuis que les touristes à nous rejoindre. En arrivant sur cette île, les visiteurs débarquent sur un site archéologique; j’aime l’idée qu’ils puissent la protéger en participant à une matinée de nettoyage des plages, ou qu’ils repartent chez eux avec leurs déchets. Cela semble utopique, mais peut-être pas tant que ça.»

La musique

«J’ai passé pas mal de temps avec le chanteur Enrique Ika, un Rapanui dont la femme est Mahani Teave, une pianiste internationalement reconnue. Ensemble, ils ont créé l’école de musique Toki, accessible à tous et qui permet aux enfants de perpétuer la mémoire de leur terre à travers des chants ancestraux. La mémoire est d’une très grande importance chez eux. Pour moi qui viens de sortir un projet autour de chansons de mon patrimoine, je me suis rendu compte qu’avec Enrique nous avions la même démarche.

J’ai aussi passé énormément de temps avec Francis Picco, qui était mon guide. Mama Piru, sa femme, une ambassadrice de Race for Water et du peuple rapanui, est malheureusement décédée il y a quelques semaines. Quand Marco Simeoni est venu une première fois sur l’île en 2015, il a vu Mama et Francis ramasser des déchets sur la plage. Une très forte amitié est née. Mama Piru, que j’ai rencontrée très furtivement et à qui je pense très fort, souhaitait vraiment sensibiliser son peuple à la protection de cette île qui, si elle n’est pas dépolluée, va voir des tonnes de plastique s’entasser encore et encore.

Mon pote Francis est un Français d’une soixantaine d’années qui a pas mal baroudé avant de tomber amoureux et de s’installer sur l’île de Pâques. Il m’a baladé un peu partout, m’a fait rencontrer des sculpteurs, des percussionnistes sur mâchoires de chevaux, des moaï oubliés. Je n’étais plus un touriste, mais son ami, on parlait du temps qui passe. Il m’a aussi emmené passer la nuit dans une grotte, face à l’océan. Une grotte isolée où l’on trouve tout de même des déchets plastiques…»

Marc Aymon en concert: le 3 mai 2019 à La Tour-de-Trême (Salle CO2), le 5 mai à Mézières (Théâtre du Jorat) et le 24 mai à Grône (Salle Recto Verso).


Trois questions à Marco Simeoni

Créée en 2010, la Fondation Race for Water s’est donné pour mission la préservation des océans en «développant des modèles sociaux et économiques conférant une valeur aux déchets plastiques pour inciter à leur collecte». A sa tête, l’entrepreneur et ingénieur vaudois Marco Simeoni.

«Le Temps»: On a beaucoup médiatisé des opérations visant à réduire les îles de plastique qui flottent sur les océans, tandis que vous, vous empoignez le problème à la source en cherchant notamment à transformer le plastique souillant les plages en énergie. Pourquoi personne n’y avait pensé avant?

Marco Simeoni: Alors que c’est pourtant quelque chose de basique… Si on veut stopper une hémorragie, il faut aller à sa source. Dans les océans, 90% des plastiques coulent et ce qui reste en surface se décompose en microparticules; en ramasser des quantités insignifiantes coûte ainsi beaucoup d’argent et d’énergie. C’est quand même plus simple d’empêcher que les plastiques atteignent les voies d’eau et polluent les océans.

Mais quand on voit un président américain sans conscience écologique, une grande puissance comme la Chine qui pollue beaucoup et un continent africain qui a d’autres préoccupations que de dépolluer son littoral, n’est-ce pas une mission quasi impossible?

Je ne pense pas, car l’homme a toujours au fond de lui de l’espoir. La situation est aujourd’hui très préoccupante, mais si Race for Water met autant de passion et d’énergie dans cette cause, c’est bien parce que je suis intimement convaincu qu’il faut faire quelque chose rapidement, et qu’on peut le faire, même si j’ai vu des choses immondes durant mes voyages. J’ai rencontré de nombreuses personnes qui ont comme moi envie de changer les choses. Et avec une personne plus une personne, une goutte plus une goutte, on arrive à un océan. La planète est notre bien le plus précieux, c’est triste de voir des gens ne penser qu’à court terme.

Quel est votre but à moyen terme? Qu’un maximum de lieux sensibles possèdent une de vos machines permettant de transformer les déchets plastiques en énergie propre?

La finalité, c’est en effet de pouvoir déployer un maximum de projets de valorisation des déchets en énergie. Ce que fait la fondation, c’est de la chirurgie de guerre. Dans un monde idéal, il faudrait pouvoir recycler le plastique plutôt que de le faire disparaître, mais il y a de telles quantités de déchets qu’il faut les traiter au plus vite. Et la façon la plus efficiente de le faire, c’est de les transformer en énergie. Dans le même temps, il faut par contre diminuer les quantités de plastique produites, réduire le packaging des biens de consommation. Il y a urgence. Actuellement, un poisson sur quatre a du plastique dans l’estomac.