Musique

Marc Aymon, prendre le temps de rester

Le chanteur valaisan, grand voyageur devant l’éternel, a décidé de se confronter au patrimoine romand. Un pari audacieux, pour un résultat lumineux

Il a du courage, Marc Aymon. Ce même courage qu’ont les «Faucheurs» qu’il célèbre sur le premier morceau de son cinquième album, Ô bel été! Chansons éternelles. Un courage mêlé d’inconscience, aussi, car le voici, après avoir enregistré à Nasvhille ou collaboré avec le songwriter breton Alexandre Varlet, qui s’attaque à des chansons patrimoniales, des textes écrits entre la fin du XIXe siècle et les années 1920.

Il lui fallait oser l’inconscience, lui qui vénère le folk américain et parle de Johnny Cash comme d’un dieu, pour oser affronter de manière si frontale ses racines et interpréter «Les jeunes files de Val-d'Illiez», «Sentiers valaisans» et autre «Vieux chalet», ce tube que l’on doit au vénérable abbé Bovet, «la» star – s’il en fallait une – du folklore romand. Mais Marc Aymon est un fonceur, un aventurier. Un voyageur, surtout. Ce n’est son genre que de se poser trop de questions. Lorsqu’il décidait de traverser les Etats-Unis d’est en ouest avec un sac et sa guitare, à la hobo, le natif d’Icogne ne réfléchissant pas au pourquoi du comment ni à la finitude des choses. Il y allait, et advienne que pourra. Le Valaisan se laisse porter par les rencontres, son empathie naturelle faisant le reste.

Mélodies aériennes et terriennes

Cette fois, c’est sa rencontre avec une chanson d’une autre époque puis un vieux carnet de chants qui l’a guidé. Il y a quelques années, il avait incorporé à ses concerts La délaissée, tragique ballade amoureuse composée en 1890. Un jour, un couple vient le voir et lui offre un recueil d’airs populaires. Il le parcourt émerveillé, se met les mots en bouche en grattant sa guitare, comme il dit joliment, et pense tout de suite qu’il y a là matière à faire un disque. Deux ans plus tard, voici donc Ô bel été! Chansons éternelles. Au moment d’écouter ce CD encarté dans un livre, cette incertitude: a-t-on vraiment envie d’écouter des morceaux potentiellement désuets? Quelques minutes après, cette révélation: oui, trois fois oui, tant Marc Aymon a admirablement su se les approprier et les habiller d’arrangements classieux d’une belle profondeur. Le son est ample, les mélodies à la fois aériennes et terriennes, entre envolées élégiaques et country-folk poussiéreuse.

Pour mener à bien ce projet, il lui fallait de bons copilotes. Marc Aymon a fait appel à deux réalisateurs et producteurs français avec lesquels il avait déjà travaillé: Yann Arnaud et Frédéric Jaillard. Le premier est connu pour ses collaborations avec Phoenix, Air ou Syd Matters, le second est proche de Thomas Dutronc. Forcément, ces deux-là avaient des connaissances proches du néant du folklore helvétique. Le Valaisan les a convaincus de l’épauler en leur parlant d’un son qu’il voulait proche de l’americana, tout en faisant appel à des chorales locales – un chœur d’enfants, un chœur mixte et un chœur d’hommes – et à un brass band. Après en avoir posé les premières bases mélodiques à La Frette, une maison de maître du XIXe siècle reconvertie, près de Paris, en studio, le trio a finalisé l’enregistrement d’Ô bel été! dans un vaste salon du Bella Tola, un hôtel historique niché au cœur du val d’Anniviers, à 1655 mètres d’altitude.

Déclaration d’amour

Entouré du violoniste Xavier Moillen, du batteur Raphaël Chassin, du bassiste Fabien Marcoz et du multi-instrumentiste Ephraim Salzmann, Marc Aymon a gravé un disque d’une indicible grâce, le côté daté de certains textes – même s’il n’a gardé que des chansons intemporelles dans ce qu’elles disent du rapport à la nature et des amours difficiles – étant formidablement transcendé par des arrangements convoquant des instruments aussi divers qu’un pedal steel, un orgue Hammond, un vibraphone, un hackbrett, un phonofiddle ou une mandoline. «Les souvenirs d’enfance», «Chèvres blanches»: ne vous fiez pas à ces titres, il y a dans l’esprit de ces douces ballades quelque chose qui renvoie à directement à Woody Guthrie.

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Marc Aymon a parcouru le monde. Il a joué à Téhéran, dans un pénitencier roumain, à New York dans le jardin d’une collaboratrice de l’ambassade suisse, dans une église de La Nouvelle-Orléans, dans de nombreuses écoles ici et ailleurs. Il aime parler d’éloge de l’émerveillement pour qualifier son amour des chemins de traverses. Pour la première fois, voilà qu’il est resté chez lui, sur ses terres, comme si pour mieux repartir il devait prendre le temps d’affronter ses origines – un moyen aussi de «dire aux gens que j’aime que je les aime». Cet album, qui est à la fois un disque et un livre élégant, illustré par Cosey et proposant textes et partitions de même qu’un reportage sur l’enregistrement au Bella Tola, est dédié à sa mère, qui a juste eu le temps d’écouter quelques premières esquisses avant de s’en aller. Dès l’année prochaine, ce projet voyagera dans toute la Francophonie. Questionnez Marc Aymon sur aujourd’hui, il vous parlera irrémédiablement de demain.


Marc Aymon, «Ô bel été! Chansons éternelles», livre-CD avec des illustrations de Cosey et des photos d’Olivier Lovey (L’Astronaute Productions). Disponible en librairies. A partir de la fin de l’année, série de rencontres-dédicaces dans les enseignes Payot.

En concert les 15, 16 et 17 novembre au Théâtre du Baladin, Savièse.

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