Les expositions de Marc Bauer racontent toujours des histoires. Des histoires sombres, comme ses dessins en noir et blanc qui paraissent avoir été vieillis par le temps; des histoires lourdes, avec bourreaux et victimes. Pour son exposition au Centre culturel suisse de ­Paris, il évoque la France de l’Occupation, les spoliations des nazis et des collaborateurs, les appartements visités par les vainqueurs, les dépôts d’objets et d’œuvres volés aux fuyards et aux déportés, le sinistre dépôt du Jeu de Paume où les dignitaires allemands venaient faire leur marché pour meubler leurs demeures ou enrichir les collections du Reich. Titre de cette exposition: Le Collectionneur.

Qui collectionne? Celui qui va cueillir des trésors et même des biens peu précieux dans les champs de cadavres ou dans les ruines de la défaite? Celui qui accumule et compulse les documents qui donnent du corps à sa mémoire? Marc Bauer ou ceux qu’il représente, à la fois absents et présents? Car ces histoires sont sans héros. Car les dessins de ce Genevois vivant entre Zurich et Berlin sont ternes, ils sont sans éclat, par intention. L’ombre est leur matière, elle est leur sujet.

Dans la première salle, il présente sept dessins qui sont des fac-similés d’œuvres qu’aurait pu rassembler un collectionneur avant la Deuxième Guerre mondiale. Picasso, Cézanne, Duchamp, Tanguy, Dali, Balthus, Rodin, rien de ce qui flattait le goût de grandeur néoclassique des nazis – peut-être Rodin, mais pas ce Rodin-là, trop explicite, trop sensuel. L’art menacé par ce moment d’histoire, qui fut désigné comme «art dégénéré» dans l’exposition de Munich en 1937, qui aurait dû disparaître mais qui échappa à la catastrophe, du moins en partie, mais qui revint blessé en son cœur, bien plus que ne le laissent imaginer les batailles culturelles d’après-guerre.

Ensuite, dans la salle principale, c’est le récit de la guerre elle-même et de l’art dans cette guerre. Les entrepôts d’objets spoliés avec les empilements de choses, les petits salons reconstitués, le cynisme du vol organisé par l’Etat. Un immense dessin mural, le rideau de scène entrouvert dans un théâtre où les Parisiens entretenaient les plaisirs aux côtés des occupants. Une scène des Sept Boules de cristal d’Hergé avec un ethnologue fier de présenter la momie de Rascar Capac volée aux Incas, à côté de laquelle Marc Bauer a dessiné les baraques d’un camp de concentration. Enfin, dessinée elle aussi sur la paroi, une collection de papillons, élégante et cruelle, dont on voit que l’artiste fait un symbole de l’ambiguïté, du désir de beauté qui veut ignorer la souffrance.

Il y a aussi des vues de Paris sous l’Occupation, ruee désertes, monuments. D’autres histoires. Un potentat contemplant la maquette d’une ville qu’il s’apprête à construire et à dominer… Des récits… Qui ne seraient que des histoires s’il n’y avait cette lumière noire qui absorbe toutes les clartés. S’il n’y avait ce Paris d’autrefois en noir et presque blanc que Marc Bauer n’a pas pu connaître puisqu’il est né en 1975, bien après les règlements édictés au début des années 1960 par André Malraux qui a rendu obligatoires les ravalements périodiques de façades des monuments et des immeubles, et qui a fait de cette ville noircie par les fumées du charbon brûlé dans les usines et dans les cheminées domestiques, de ces façades couvertes de coulées de suie s’ouvrant sur un ciel clair, la réserve touristique et le parc d’attractions propret que Paris est devenu aujourd’hui.

Marc Bauer dessine à partir de documents dont on peut supposer qu’ils sont jaunis. Il y ajoute une sensation de lointain qui est propre à sa technique, entre précision et effacement. Il a laissé vides plusieurs cimaises des salles d’exposition du Centre culturel suisse et mis quatre vases avec des bouquets de fleurs aux quatre coins de son accrochage, comme des bornes, des signes de frontières au-delà desquels il n’y a rien, sinon ce vide dans lequel tout se précipite.

D’où lui vient cette disposition au souvenir quand chacun est incité à perdre la mémoire? Il y a quelque chose d’enfantin, d’émouvant, dans son entêtement à combattre la polychromie fluo des illusions, dans son esprit de ressassement. Dans son obsession pour un passé dont on en vient à se demander pourquoi il s’en souvient puisqu’il ne l’a pas vécu. Comment ce passé est-il venu jusqu’à lui? Comment prend-il consistance? Peut-être parce qu’il y a encore aujourd’hui une faille ouverte sur laquelle il met le doigt, l’heure où l’art a frôlé la mort en annonçant celle qui allait venir, entre 1933 et 1945, et l’effroi qui en reste depuis, le fantôme qui hante jusqu’à l’art d’aujourd’hui.

Marc Bauer, Le collectionneur. Centre culturel suisse, Paris. Tlj sauf lundi de 13 à 19h. www.ccsparis.com. Jusqu’au 14 avril (projection du film d’animation de Marc Bauer, «L’architecte» les 1er février et 13 avril).

Il y a quelque chose d’émouvant dans cet entêtement à se battre contre la polychromie fluo des illusions