Editeur, journaliste, écrivain, Marc Lamunière nous a quittés après un étonnant parcours d’une centaine d’années. Issu d’une famille très austère, un père genevois de tradition radicale, tout d’abord directeur général de Publicitas puis éditeur des journaux lausannois, une mère russe dont la famille avait fui Odessa en 1905 à la suite de la contre-révolution tsariste.

Il étudie au Collège de Saint-Maurice, dont il retirera deux choses: un goût marqué pour la philosophie et la rhétorique et un ferme anticléricalisme qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie. C’est à cette époque que naît son amour pour le jazz, un espace de liberté dans un milieu trop codifié pour lui.

En 1950, à la suite de la mort subite de son père, il reprend la direction de la société de la Feuille d’avis de Lausanne qui deviendra 24 heures, première brique du futur groupe Edipresse.

Un humour au vitriol

Rien ne prédisposait cet homme de 29 ans à la gestion d’une entreprise avec ses imprimeries et ses exigences commerciales, mais son amour de la langue française, sa vaste culture, son goût de l’indépendance, son dédain des notables et son désintérêt pour l’argent ont été les ingrédients improbables de son succès professionnel.

Il impressionnait ses collaborateurs par une attitude distante et courtoise associée à la pratique d’un humour au vitriol, mais, fondamentalement, son monde était celui des rédactions. Il affirmait souvent que les journalistes étaient collectivement insupportables, mais les seules personnes avec lesquelles il ne s’ennuyait jamais.

A partir de 1980, son fils Pierre le rejoint à la tête du groupe qui prend alors de l’ampleur. C’est tout d’abord le rachat de la Tribune de Genève. Une sorte de retour aux sources. Bien que vivant dans le canton de Vaud, Marc Lamunière est resté très attaché à ses racines genevoises, son grand-père Victor Lamunière avait d’ailleurs été maire (radical) de la ville de Genève. Puis c’est la lutte concurrentielle avec le journal La Suisse qui finira par la mort de celui-ci, donnant au Matin le monopole très rentable du marché du dimanche. Enfin, c’est le lancement du Nouveau Quotidien sous la direction de Jacques Pilet, puis la création du Temps, résultat de la fusion du NQ avec le Journal de Genève et Gazette de Lausanne.

Les intérêts de Marc Lamunière ne se limitent pas à la presse, il est aussi très intéressé par l’architecture. En 1964, il fait construire par son cousin Jean-Marc Lamunière la tour Edipresse de l’avenue de la Gare, à Lausanne. Il affirmait qu’un article de presse a une vie aussi éphémère que celle d’un moustique, alors qu’un bâtiment est là pour embellir ou enlaidir une ville parfois pendant des siècles. C’était dans l’écriture qu’il trouvait sa plus grande satisfaction. Un jour, il décide d’écrire «un best-seller». Ce sera La Peau de Sharon (Ed. Payot Suspense, 1991), sous le pseudonyme de Ken Wood, une marque connue d’électroménager. Cinquante mille exemplaires vendus, un score très rare pour un auteur suisse.

En avril 2021, dans sa cent unième année, il publie son dernier livre, Le Jardin des piqûres. Vision d’un centenaire sur sa vie, le siècle écoulé et les jours qui restent (Ed. de L’Aire). Il y raconte entre autres sa passion du jazz, sa fascination pour le bouddhisme, ses vacances dans le sud de la France avec Picasso. Il n’a pas pu terminer le nouveau thriller qu’il avait mis en route à quatre mains avec sa petite-fille Charlotte.