Les chefs d'orchestre ne sont décidément plus ce qu'ils étaient. Jadis sectaires et austères, ils s'ouvrent et se détendent. Le lieu commun voulait qu'une star de la baguette eût le cheveu blanc, la mèche en bataille, le sourire revêche et un mépris absolu pour ses confrères. Prenez Marc Minkowski: c'est tout le contraire. Pas même 40 ans, la coupe dégagée, la mine avenante, il n'est pas rare d'apercevoir sa silhouette dans le public applaudissant des concerts dirigés par d'autres. Cela ne l'empêche pas de triompher à l'Opéra de Paris, au Festival de Salzbourg ou, présentement, à Aix-en-Provence. Ni d'être classé par le magazine anglais Classic CD parmi les 100 chefs du siècle, quand Diapason n'hésite pas à l'inscrire dans la nouvelle trinité sainte, aux côtés de Simon Rattle et Esa Pekka Salonen, emblèmes du Kapellmeister high-tech.

«La direction d'orchestre, pour moi c'était d'abord un divertissement.» Né en 1962 à Paris, Minkowski fait partie de cette vague de musiciens qui ont glissé vers le podium du chef après une carrière d'instrumentiste. Et qui ont fait de la musique baroque leur terrain de jeu. «Lorsque j'étais bassoniste, je m'amusais à «dirigeotter». J'ai retrouvé une photo d'un camp musical à Feydey sur Leysin où l'on me voit à la tête d'un petit orchestre. Mes débuts en tant que chef ont donc eu lieu en Suisse!» Harnoncourt était violoncelliste, Christie et Rousset clavecinistes, Minkowski bassoniste. Leur geste en garde quelque chose d'irréductible à aucune tradition, ce qui fait grimacer les fonctionnaires symphoniques mais dope les interprétations. «Il est rare qu'un orchestre refuse d'entrer dans mon univers. C'est arrivé à Genève dans Orphée aux enfers, où je n'ai pas réussi à obtenir de souplesse ni d'envie de la part de l'Orchestre de la Suisse romande. Deux mois plus tard, j'ai dirigé la même œuvre à l'Opéra de Lyon: elle avait complètement changé…»

Son terrain d'élection? Les partitions où la musique enflamme le drame. «On me considère comme un chef théâtral. Donc on me confie des expériences lyriques difficiles. Mais dans le travail avec les metteurs en scène, je joue quand même un peu au «vieux con»: je suis là pour défendre la musique et son théâtre à elle, pas forcément le théâtre des autres devant elle.» Le secret du style minkowskien, c'est de partir du mot, ferment de l'expression. «Sans l'expression, je suis bloqué. Combien de fois ai-je entendu Pelléas chanté par des voix somptueuses qui ne faisaient que du son! Cela dit, je ne supporte pas non plus d'entendre Offenbach massacré par des comédiens qui ne savent pas chanter.»

Dans la Platée de Rameau qu'il a royalement parée en mai à Paris, ou encore le Couronnement de Poppée qu'il enivre en ce moment à Aix, c'est cette adéquation entre le geste musical et la pensée théâtrale qui impressionne. «Longtemps, on m'a collé une image de sprinter de la musique baroque, uniquement capable de tempi rapides, de nervosité et d'hystérie. Aujourd'hui, j'ai l'impression que les gens ont compris que je peux offrir davantage.»

Les abus du marketing

Les signes qu'il y a un «hier» et un «aujourd'hui» dans la carrière de Minkowski sont multiples. A la vue de son agenda, on constate qu'il délaisse de plus en plus souvent Rameau et Haendel pour diriger Offenbach, Wagner et, ce qui devait bien arriver, Monteverdi. «Monteverdi, c'est un peu comme Bach: il se suffit presque à lui-même. J'étais davantage intéressé par des compositeurs qui demandent beaucoup de l'interprète. Ce que Bach réclame, c'est avant tout une grande humilité.» Minkowski a aussi occupé la direction musicale de l'Opéra des Flandres pendant deux ans et il a signé un contrat avec Archiv. Pour ce major du disque, lui et son orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble ont enregistré un Ariodante de Haendel récompensé par une rafale de prix. «Je ne crois pas être un phénomène de mode. J'ai abordé les choses progressivement, en mettant certes la charrue avant les bœufs – les disques un peu trop tôt, les œuvres lourdes un peu trop tôt, la direction d'un opéra un peu trop tôt –, mais cela m'a servi à creuser mon chemin. Et finalement, les risques que j'ai pris m'ont toujours permis d'aller de l'avant. Je ne pense pas m'être jamais figé. J'ai encore envie de faire évoluer mon style.»

Ne lui demandez cependant rien sur la nouvelle génération de chefs venus du baroque. «Il y a un abus de marketing à parler de jeune génération. L'esprit de corps n'existe pas dans ce milieu. Tout le monde se tape dessus, tout le monde se jalouse, il devient difficile d'être solidaire.» Minkowski parle plus volontiers des aînés, Nikolaus Harnoncourt en tête. «C'est un des interprètes les plus marquants du XXe siècle. Quand j'étais petit, je buvais tout ce qu'il faisait. Aujourd'hui je suis plus critique, mais pas moins fasciné.»

Quant au disque, il fait mine de n'en tirer aucune gloire. «Enfant, je rêvais d'avoir une petite galette avec mon nom marqué dessus. Beaucoup d'interprètes ont dû avoir ce fantasme avant de s'apercevoir de l'horreur que cela représente. En studio surtout, le disque est un stress total. Cela m'a amusé pendant quelques années d'être comme un réalisateur de film qui refait 36 fois une prise et lui donne mille visages avant de sélectionner le plus séduisant. Mais depuis quelque temps, je ne l'utilise plus que pour réaliser de grands projets en concert. C'est grâce au disque que j'ai pu rencontrer Anne Sofie von Otter et faire Ariodante avec elle – sans cela, je n'aurais jamais eu assez d'argent pour l'engager. Le disque ne sert qu'à réaliser des rêves.» Et des rêves, Marc Minkowski n'en manque pas. «Wagner est sur ma table de chevet. Stravinski aussi. Dans le répertoire baroque, j'ai toujours beaucoup de souhaits. Ils seront exaucés.»

Marc Minkowski et son orchestre Les Musiciens du Louvre-Grenoble donneront un concert au Festival de Montreux-Vevey le 2 septembre, tél. 021/ 966 80 25.