Le 20 mars 2020 paraît l’album Morphée, l’œuvre d’un jazzman genevois qui se taille vite un beau succès sur les plateformes de streaming – quelque 150 000 écoutes à ce jour! La tournée du trio, soigneusement préparée depuis une année, est dans la ligne de mire. Mais cette trajectoire de rêve s’interrompt brutalement, percutée de plein fouet par le coronavirus, le confinement, l’annulation des concerts…

Ce n’est donc que quatre mois plus tard que le pianiste Marc Perrenoud joue enfin dans sa ville avec son trio. Comme son titre l’indique, Morphée est un disque nocturne, créé pendant la canicule de 2019. «Composer la nuit est intéressant parce qu’il n’y a pas de distraction, pas de SMS, pas de mail. On pense que la nuit, c’est lent, mais il y a en fait de nombreux rythmes. On passe de l’écriture dans un état de presque somnolence à des moments d’inspiration fiévreux.»

Avec Cyril Regamey (batterie) et Marco Müller (basse), fidèles complices depuis treize ans, Marc Perrenoud a développé une conversation libre: «Ce trio s’affranchit toujours plus. Aujourd’hui je peux sans problème me dire: ah, si je ne joue pas pendant une minute, ce n’est pas si grave!» explique le compositeur dans un éclat de rire. Morphée se déploie ainsi entre rêveries indolentes et calvacades trépidantes dont Night Run, où piano et rythmique se donnent la réplique sur un mode enjoué, et The Reb, à la tension quasi cinématographique. Deux morceaux qui ont donné naissance à deux clips signés du jeune réalisateur syrien Rzn Torbey. The Reb est long plan-séquence qui nous fait suivre des danseuses dévalant gracieusement les escaliers de la Vieille-Ville de Genève. «Le long travelling, c’est un clin d’œil aux enregistrements jazz qui se font en une seule prise et les différentes danses rappellent que le jazz est à l’origine de multiples formes chorégraphiques, du charleston au hip-hop.»

Réfléchir, dire et agir

Morphée est le cinquième album en trio de Marc Perrenoud, qui se produit également en solo et au sein de la formation Aksham, avec la chanteuse Elina Duni et le trompettiste français David Enhco.

A 39 ans, le pianiste est un artiste confirmé qui tourne internationalement. A cause de la pandémie, il a dû annuler 42 concerts en 2020, dont une tournée au Brésil et une autre en Italie. Il est également l’un des trois directeurs du festival Les Athénéennes, qui aurait dû fêter en juin ses 10 ans d’existence… Un festival bien particulier qui mêle dans chacune de ses soirées jazz, musiques actuelles et classique. Avec deux fils rouges: développer une véritable direction artistique et rémunérer correctement les musiciens. «On a misé sur la durabilité. Nous cherchons à fidéliser un public qui nous fait confiance sans forcément connaître les groupes présentés. Nous voulons aussi donner une vraie place aux formations suisses et ne pas se contenter de les programmer en première partie comme presque la plupart des festivals helvétiques le font.»

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Marc Perrenoud est connu pour son franc-parler et sa libre pensée. Pendant le semi-confinement, il s’est beaucoup exprimé en ligne. Par exemple pour dénoncer les lives gratuits sur les réseaux sociaux: «Le streaming a achevé le business. Priver un musicien de concerts, c’est le priver de tous ses revenus.»

Le 5 mai, il envoie à la direction de la RTS une lettre qui s’insurge contre le projet «Tribune libre pour les musiciens romands», au sein duquel la radio prévoyait d’inviter des artistes à réaliser des concerts gratuits en ses murs. Son courrier fait des vagues et finit par obtenir gain de cause. Les groupes invités à jouer à la RTS reçoivent désormais une modique rémunération.

Solutions à trouver

Marc Perrenoud insiste sur la nécessité de professionnaliser le secteur et de développer de nouvelles structures d’accueil. «Après 35 ans, beaucoup de gens super doués disparaissent. Ils choisissent de se ranger. La Suisse compte sept sections jazz HES, ce qui est énorme. L’autre jour j’ai appelé le club Bird’s Eye à Bâle pour leur proposer mon trio, ils m’ont dit que leur programmation était bouclée jusqu’en 2023! Il est paradoxal d’avoir un outil aussi performant [la Haute Ecole de jazz de Bâle avec des moyens immenses, ndlr] dans une ville qui, au final, ne compte qu’un seul club surbooké des années à l’avance. D’autres pays autour de nous – la France, la Belgique – ont trouvé des solutions et leur scène bouillonne. On devrait peut-être s’inspirer de certaines choses qu’ils ont mises en place et les appliquer en Suisse. Ça ne peut plus durer comme cela!»

Lui s’en sort en grignotant sur ses économies, en enseignant à la Haute Ecole de musique de Genève et en ne baissant jamais les bras. Une personnalité musicale à écouter sans faute à Genève, jeudi dans le cadre de la toute première édition du Festival des Bastions.


Marc Perrenoud Trio, «Morphée» (Neuklang). En concert à Genève au Café-Restaurant du Parc des Bastions, jeudi 23 juillet à 19h. Entrée libre, places limitées. Possibilité de réserver des places assises en terrasse (022 310 86 66).


De la musique au kiosque

Les Suisses déconfinés ont soif. De rencontres, de plein air et de musique live. C’est ce qu’a voulu combiner Fabrizio von Arx en créant, au début de l’été, le Festival des Bastions: une nouvelle série de concerts gratuits, déclinés jusqu’en début septembre au café-restaurant du parc genevois.

Pour le violoniste italo-suisse, propriétaire du célèbre stradivarius Angel, rien de plus naturel que d’investir ce lieu emblématique. «Historiquement, c’était un kiosque à concerts. Et avec le Conservatoire et le Grand Théâtre sur la place de Neuve, il forme une sorte de triangle musical», note Fabrizio von Arx.

En trois semaines seulement, il rassemble, en collaboration avec l’agence Musika, une dizaine d’artistes de renommée internationale basés en Suisse, auxquels il donne carte blanche. Au programme, outre le concert de Marc Perrenoud, le baryton Guillaume Paire (26 août), Gautier Capuçon accompagné du pianiste Fabrizio Chiovetta (1er sept), Leonardo Garcia Alarcon en duo avec Sonya Yoncheva (3 sept) et, pour terminer, Fabrizio von Arx lui-même entouré d’amis musiciens (5 sept).

Débarrassée de sa verrière, la rotonde du kiosque fait office de scène ouverte, et les tables du restaurant d’auditoire convivial. Les festivaliers pourront y dîner après le concert, en compagnie des artistes. «Habituellement, ils s’échappent rapidement de scène. Là, je voulais créer une occasion d’échanger», explique Fabrizio von Arx. Précautions sanitaires obligent, les réservations sont nécessaires. Ou alors, en flânant dans le parc, tendez une oreille direction le kiosque couleur menthe à l’eau.

Virginie Nussbaum