C’était deux jours avant noël. Marc Perrenoud devait enregistrer son troisième album en trio. Le studio parisien était réservé, le répertoire prêt, l’odeur du jazz rôdait déjà dans l’air. Le batteur Cyril Regamey appelle, il souffre d’un mauvais tour de reins. Perrenoud réfléchit deux secondes, il décide de maintenir la séance et se retrouve donc seul face à un Steinway de compétition, dans un froid mordant. Il se réveille tôt. Enregistre juste après l’aube un disque crépusculaire. De ces conversations rocambolesques avec lui-même, le pianiste genevois extrait une musique hantée par la trace des autres.

Il vous raconte cela, ce jour d’Ascension. Il se prépare à jouer vendredi en ouverture du festival Les Athénéennes qu’il a créé avec Audrey Vigoureux et Valentin Peiry, son «gang de pianistes». Sixième édition d’une manifestation rare, lovée dans une ancienne chapelle, la réconciliation du jazz et du classique, sans doute l’un des événements les plus créatifs à Genève. Il se produira avec l’impérieux trompettiste Thomas Enhco qui en profite, le lendemain, pour déjouer le Carnaval des animaux de Saint-Saëns. Perrenoud – ce n’est pas une évidence quand on parle d’un musicien – est un mélomane résolu, biberonné par son père, par sa mère, aux symphonies et aux concerts de chambre. Il est venu au jazz par le contrepoint.

Alors, quand il se retrouve pour la première fois seul pour enregistrer, il s’interroge sur la narration, sur le face-à-face. «C’est une expérience étrange de se laisser surprendre par soi-même, de chercher à dépasser le miroir.» Tout, dans ce disque, respire le dialogue, la solitude conjurée, la confrontation avec ce monstre lourd, de bois et de ferraille, qu’il amadoue comme un cheval sauvage. Dans le morceau «Rhythm Games», Marc Perrenoud questionne le batteur absent, il décortique les solos de Regamey et en tire un rusé jeu de peaux. Puisqu’il n’a personne avec qui se débattre, il ouvre le ventre de son piano. «Quintes» se fonde sur les exercices inlassablement répétés, la discipline mécanique qui tourne finalement en chant.

L’éternel féminin

L’album Hamra parle aussi d’une autre séparation, d’une distance exorcisée. Ces dernières années, Perrenoud a beaucoup traversé le Moyen-Orient, il y a donné notamment des concerts seul. Il a découvert à Beyrouth le quartier de Hamra, une ville dans la ville où les anciens cabarets flirtent avec le vacarme des nuits electro. En arabe, «hamra» signifie «rouge». La couleur d’une robe dont il a croisé la propriétaire un soir où il ne s’attendait à rien de particulier. La femme s’appelle Dima, elle est Syrienne et Marc l’épousera bientôt. Le thème «Clouds for Dima» tente à sa manière subtile d’accélérer le temps jusqu’aux retrouvailles. On n’évoque pas seulement cela par voyeurisme romantique. Mais parce que ce corps lointain, cette absence obsédante, scelle le disque entier.

«La chanteuse Elina Duni m’a appris qu’elle ressentait une grande féminité dans cette musique. Dans mon trio, on peut parfois ressentir quelque chose de viril, de démonstratif. Je suis allé chercher ailleurs.» Hasard peut-être, mais Perrenoud inclut deux standards dont les dédicataires sont des femmes: «Nica’s Dream» d’Horace Silver en hommage à la baronne Pannonica de Koenigswarter et «Naima» que John Coltrane avait écrit pour son épouse d’alors. Son piano joue du silence et des ambiguïtés. Marc Perrenoud, à 35 ans, est l’un des musiciens de jazz en Suisse qui tourne le plus à l’étranger et que la presse internationale suit le plus scrupuleusement. Mais il révèle, dans Hamra, une surface de lui-même moins explorée, plus poétique. Comme si l’induit valait toujours mieux que le dit.

Il y a quelques jours, au club Chorus de Lausanne, le pianiste vernissait son disque en solo. Il se lançait silencieusement dans «Tyomnaya Noch», un thème de film russe des années 1940 – il y a aussi du slave chez lui. Courbé sur son clavier, d’une articulation de moine concertiste, il cherchait l’espace entre les touches. A ce moment précis, médium éblouissant, il conversait avec les ombres.


Marc Perrenoud, «Hamra» (Unit Records)

Marc Perrenoud rencontre David Enhco, après le concert de l’Arties Chamber Orchestra qui interprète Bach et Chostakovitch. Ve 6 mai à 20h. Rue de l’Athénée 4, Genève.

Le festival Les Athénéennes se poursuit jusqu’au 14 mai. www.lesatheneennes.ch