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Marc Ribot, quand il annexait Cuba

Le guitariste new-yorkais jouera dans le cadre du Festival de jazz de Willisau. Retour sur un disque grisant.

Il a des airs abattus. Le tif grisâtre, une veste de cuir mauvais, des lunettes à fil pendu. On dirait un instituteur perdu pendant la récréation. Depuis des années, à New York, Marc Ribot s’occupe des musiciens, c’est un syndicaliste qui lutte pour les heures en retard, les cachets qui diminuent et le statut des jazzeurs. Il est aussi un punk parfait, le genre qui ne pousse pas de cris, mais inocule dans ses blues roués tous les venins de l’urbain.

Il se plaint parfois de ne pas être George Benson, un guitariste dont on ne voit plus les doigts tant ils courent vite entre les cases. Il a cette maladresse articulée de ceux qui ont travaillé longtemps pour que rien ne soit jamais facile. Quand il interprétait les compositions de son maître haïtien Frantz Casseus, au début des années 90, sa guitare acoustique prenait des plis de lenteur. Une beauté décélérée d’artisan concentré.

A Manhattan, où tout se jauge à l’aune du supersonique, Marc tranche. Il a 55 ans, aujourd’hui. Et vous met des frissons d’immobilité. Comme dans ce disque, qui n’est peut-être pas son plus grand, mais dont le sentiment d’espace conquis vous remue le plus. Ribot raffole des rythmes d’autrui. Mexicain. Caraïbe. Il ne les regarde pas comme des choses étrangères. Juste une matière première, dense, qu’il lui faudra ramener à lui.

Quelques mois après la sortie de l’album du Buena Vista Social Club, au moment où la vague cubaine avait pris partout les contours d’une hystérie chaloupée (cours de danse, voyages de masse, cocktails en glace dans les bars de la place), Ribot refilait ses mambos enrhumés. Pas tellement pour surfer sur le tsunami. Mais pour dire enfin que Cuba, pour lui, n’était pas chose émergée en 1997 par la grâce d’une troupe de vieillards plus ou moins retirés des affaires.

Marc Ribot publie un album nommé The Prosthetic Cubans, les ­Cubains de prothèse. Marc Ribot Y Los Cubanos Postizos, sur une pochette jaunâtre de fifties ravalées. Il convie une certaine avant-garde de New York, des Latinos de Cadillac, EJ et Robert Rodriguez, Brad Jones à la basse, John Medeski et Anthony Coleman aux orgues. Et il ranime Cuba de Battista, les casinos moelleux, l’insularité glorieuse, le socialisme promis.

Ce disque est placé sous le contrôle post-mortem d’Arsenio Rodriguez, un génie aveugle qui est le véritable démiurge de la modernité havanaise. Ses tubes d’époque sont repris avec des audaces de restaurant chromé, on chante l’espagnol avec le plus lourd accent yankee possible, on défrise la beauté nue des refrains pour les rameuter dans le giron de l’Amérique cinématographique. Tout est distance, dans cette musique, tout est adoration par le rapt.

En gros, Marc Ribot suggère une nouvelle piste pour les musiques du monde, la world. Ne jamais se contenter de piller le Sud. Mais l’intégrer avec le moins de précautions possible dans le best-of global des chants qu’on aime.

Jazzfest Willisau, du 26 au 30 août. Marc Ribot, 30 août, 14h30. www.jazzwillisau.ch

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