Spectacle

Marcel Proust, frère d’âme sur les planches

Le Français Jean Bellorini prélève dans «A la recherche du temps perdu» le pollen d’un spectacle d’une délicatesse infinie, servi au Théâtre Kléber-Méleau à Renens par deux comédiens et un musicien magnifiques

Cet Instant-là est trop rare, trop beau, trop délicat, il ne faut pas le manquer, lecteur! Sur la scène du Théâtre Kléber-Méleau jusqu’au 27 janvier, il n’y a que son visage à elle d’abord. Elle s’appelle Hélène Patarot, elle a l’âge qu’avait votre grand-mère dans vos souvenirs, elle a tous les âges en vérité. Au seuil de cette escapade dans Du côté de chez Swann, sur sa chaise de chapelle, là où Marcel a peut-être oublié une ombrelle un jour, Hélène Patarot n’est pas proustienne. Elle est votre voisine, l’inconnue qui vous suit, le cahier d’un exil aux pages encore indéchiffrables.

Ce visage doux d’Indochine, fût-il placide à ce moment-là, fût-il capitonné par des fantômes qu’on espère aimables, c’est l’esprit du spectacle à fleur d’âme que signe le Français Jean Bellorini. Cet artiste lit à haute voix des textes qui lui échappent, il les apprivoise à tâtons et en musique, comme s’il y avait toujours une passerelle de la tirade à la chanson, de l’étendue romanesque à la vague des symphonies.

Jean Bellorini, vous l’avez croisé dans le foyer du théâtre, maigre et triste comme un chat de gouttière en hiver. A le voir ainsi passer comme un étudiant en philosophie obsédé par son Kierkegaard, vous n’imaginez pas qu’il dirige le Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis et qu’il s’est fait une spécialité de pirater des romans canoniques transposés en fresques formidablement machinées – Les frères Karamazov de Dostoïevski, il y a deux ans au Théâtre de Carouge.

L’amour des grands-mères

Cette fois, il s’est faufilé dans A la recherche du temps perdu. Pas seul en vérité. A ses côtés, l’acteur Camille de La Guillonnière, rejoint bientôt par Hélène Patarot. Ils auraient pu perdre pied mille fois dans les salons des Guermantes. Ils ont choisi la voie de l’aubépine, celle de l’enfance, celle où Marcel guette encore sa mère dans les escaliers pour lui arracher le baiser du soir, celle où ce garçon aux nerfs fragiles chicane sa grand-mère adorée, avant d’assister, épouvanté, au spectacle de sa mort.

La première réussite d’Un instant tient à cette focale: un homme très jeune, élégant comme on l’était chez l’écrivaine Anna de Noailles à l’aube du XXe siècle, une femme exilée de son Vietnam natal à l’enfance tressent le portrait de leur grand-mère respective. Camille de La Guillonnière joue Marcel. Hélène Patarot est Hélène, tout simplement. Ce qui se mixe ainsi, c’est le passé d’une personne et celui d’un personnage, sans que jamais ce mariage ne soit forcé. Mariage de tendresse, dira-t-on.

C’est là qu’on retrouve le visage d’Hélène Patarot, sa gravité flottante. Elle tourne le dos à une église hantée. Des profanateurs scrupuleux y ont dressé des piles de chaises; tout au fond, là-bas, c’est une tour de Babel branlante. A main droite, un pigeonnier: on y accède par une échelle, on s’y verrait bien guetter les hirondelles. Camille de La Guillonnière en est la sentinelle. Sur ce tableau glisse la voix de Léo Ferré, chantant Avec le temps. C’est presque potache: nous voici captifs pourtant.

Proust, ce marin pèlerin

Car voilà qu’Hélène Patarot raconte la fillette qu’elle a été, le bateau vers la France après Diên Biên Phu en 1954, le Berry, cette drôle de campagne où l’accueillent Jacqueline et Georges, la séparation d’avec sa mère et sa grand-mère, leur réapparition un jour inespéré sur le seuil de cette maison française. Il revoit, lui, sa grand-mère qui trottait pieds nus dans l’herbe au mois de mai, parce qu’un médecin lui avait juré qu’on faisait ainsi le plein d’énergie; il la reverra bientôt arrachée au monde, dans son lit de partance, devenue étrangère à elle-même.

Sous le pinceau de Jean Bellorini, accompagné en bord de fiction par le musicien Jérémy Peret, Marcel Proust est le nautonier qui permet à chacun d’aborder un port ancien, de renouer avec ses ombres, d’éprouver leur empire, de se sentir déchiré, c’est-à-dire plus vivant, parce qu’en équilibre entre ces deux bords, le néant et la survivance. Un instant est un adagio: il souffle que lire, c’est toujours écrire sa propre histoire, là où la joie et la tristesse s’harmonisent. C’est ce qu’a fait Hélène Patarot, c’est ce que nous faisons calfeutrés dans nos fauteuils. Appelons cette alchimie la mélancolie du pigeonnier.


Un instant, Renens, Théâtre Kléber-Méleau, jusqu’au 27 janvier. Renseignements sur le site du Théatre Kléber-Méleau.

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