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littérature

Marcel Proust, ce grand auteur comique

Avec «Proust pour rire», anthologie chaleureuse et parfait livre de vacances, Laure Hillerin rappelle qu’«A la recherche du temps perdu» est l’un des livres les plus drôles de la littérature française

Longtemps, «A la recherche du temps perdu», le chef-d’œuvre de Marcel Proust, a souffert de sa réputation. Il faut dire qu’il fait sept tomes. Qui aurait encore le temps de le lire, entre la consultation de Facebook, les mails à envoyer, les séries à suivre sur Netflix, les sudokus à terminer, les ongles à limer, etc.? A la longueur de l’œuvre, s’ajoute son poids, réel et surtout symbolique. La Recherche a été placé tout là-haut sur l’échelle de la Haute Littérature, accessible aux seuls initiés, c’est-à-dire aux professeurs, aux chercheurs, aux connaisseurs. Et à quelques élèves, écrasés par le poids de la Grande Œuvre. «C’est le type même du livre qui n’est pas lu», nous glissait Antoine Compagnon, grand «proustologue», dans une interview en 2013, à l’occasion du centenaire de la parution du premier tome, «Du côté de chez Swann».

Grâce à Laure Hillerin, ce triste état de fait peut changer. Parce que Marcel Proust, par-delà la canonisation, est un auteur comique, et «A la recherche du temps perdu», un livre parcouru de bout en bout par le rire ou plutôt les rires, tant la palette de l’auteur est large dans ce domaine. Journaliste et historienne, Laure Hillerin est une lectrice enthousiaste de l’œuvre de Proust. On lui doit déjà la biographie de la comtesse Greffulhe, qui a été le modèle de l’un des personnages phares de La Recherche, la duchesse de Guermantes. Ce livre, paru en 2014, sortait de l’oubli une femme dont la personnalité a aimanté le Paris artistique, politique et scientifique du début du XXe siècle. A cette occasion, Laure Hillerin a entendu de nombreux lecteurs lui dire qu’ils avaient du coup envie de lire A la recherche du temps perdu, qui leur apparaissait jusque-là comme effrayant ou ennuyeux, ou les deux à la fois.

Le rire pour peindre le monde

L’idée est donc venue à la journaliste de partager le plus largement possible son amour pour la fresque de Marcel Proust. Et c’est avec l’enthousiasme de celle qui veut convaincre qu’elle a écrit Proust pour rire, une sélection de passages classés par thèmes, tous unis par le rire. Quel plus bel outil que le rire pour partager? Celui-là même que Proust a utilisé dans toutes ses variations possibles pour peindre un monde, juste avant son extinction et sa transformation dans les fracas de la Grande Guerre. Par le rire, Proust moque, aime, et déroule la farandole, touchante et ridicule, des humains tout appliqués à battre la mesure de ce temps qui leur échappe; tout occupés à vivre avant d’embrasser l’oubli.

Lire aussi: Les rituels quotidiens de Proust et autres génies créatifs

Le rire chez Proust a été décortiqué par maints spécialistes depuis longtemps. André Maurois notamment a écrit des pages superbes sur le sujet. Laure Hillerin en cite quelques extraits en conclusion. Le projet de la journaliste se situe ailleurs: il s’agit pour elle d’amener le public à lire Proust, sans qu’il faille utiliser pour cela des décodeurs en théorie littéraire. Proust pour rire permet une traversée des sept volumes, en riant.

Le rire contre la mort

Le livre est découpé en neuf chapitres que l’on peut lire en grappillant de-ci, de-là. Le festival commence par le couple star du roman, les Angelina Jolie et Brad Pitt du Paris des années 1900: le duc et la duchesse de Guermantes. Sont réunies les pages les plus délicieuses sur ce duo mondain, amis en société et ennemis en privé. Avant chaque chapitre, Laure Hillerin présente les protagonistes et les situe dans l’œuvre. Le lecteur est ainsi pris par la main. Ah, la scène dites des souliers rouges où le duc et la duchesse se dépêchent de partir à un dîner, dans un feu d’artifice de plumes et de taffetas pourpres, de mots d’esprit et de soupirs tandis que leur ami Charles Swann leur annonce, tant bien que mal, qu’il est gravement malade, qu’il est condamné même, à brève échéance.

Les Guermantes sur le départ, empressés et tourbillonnants, entendent mais n’écoutent pas, rien ne peut stopper leur ballet de couple mondain. Rien sauf une chose: la faute de goût. Au moment où la duchesse relève sa robe pour poser le pied sur le marchepied de la calèche, «le duc, voyant ce pied, s’écria d’une voix terrible: «Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs! Avec une toilette rouge! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges.»

Le rire tragique

Après les Guermantes, Combray, le bourg d’enfance du Narrateur, précipité de vie campagnarde, occasion de portraits saisissants, à l’exact opposé du snobisme parisien. Tante Léonie est la reine de cet univers et règne depuis son lit. Proust déplie dans ses moindres subtilités toute l’étendue d’un personnage dont les hauts faits se limitent à boire chaque jour une cuillère d’eau de Vichy et à guetter les visites d’une vieille fille à moitié sourde mais fine psychologue. Arrivent ensuite les Verdurin, que Laure Hillerin décrit comme les bobos de La Recherche. A chaque fois, le lecteur reconnaît des connaissances, des familiers et se reconnaît lui-même. A cent ans d’écart, les Verdurin, les Guermantes et les tantes Léonie sont toujours parmi nous. Comme l’écrit Laure Hillerin, la magie de la littérature permet de vivre en ayant moins peur. Proust a marié le comique au tragique, pour dire l’Humain, tout l’Humain et rien que l’Humain.

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