Marcello, la femme qui faisait plier le marbre

Sculpture Bardée d’un pseudonyme masculin, la duchesse de Castiglione Colonna s’est imposée comme l’une des rares femmes artistes suisses au XIXe siècle

Entre cour et bohème, elle a côtoyé Gustave Courbet et Berthe Morisot

A l’instar de Marcello et de sa sculpture, l’exposition qui leur est consacrée, au Musée d’art et d’histoire de Fribourg, navigue entre le parcours convenu d’une femme de la haute société et les exigences d’une artiste réputée pour sa finesse et son intelligence. Telle a été la chance, en tant que femme, et la malédiction, en tant que plasticienne, d’Adèle d’Affry, duchesse de Castiglione Colonna (1836-1879): son destin a voulu que cette fille de la noblesse fribourgeoise, interdite, comme le voulait l’époque, d’études artistiques, du moins officielles, ait du talent, beaucoup de talent. Mais son nom, redoublé de celui de son éphémère époux, ne devait pas la lâcher. Même lorsqu’elle eut adopté le pseudonyme de Marcello, afin de se perdre dans la foule des artistes, des vrais, les hommes de la bohème parisienne, ce coup d’éclat fit long feu, et la duchesse fut démasquée.

L’exposition itinérante qui, à Fribourg pour commencer, puis au Museo Vela à Ligornetto, au Musée des Suisses dans le monde à Penthes et au Palais de Compiègne en France, évoque la vie et l’œuvre de cette amie du couple impérial comme de Gustave Courbet ou de Berthe Morisot, se révèle riche et instructive. Bien que morte de la tuberculose en 1879, à l’âge de 43 ans, Marcello a créé des marbres inspirés de l’antique, avec en plus l’amorce d’un mouvement et une certaine audace frisant la témérité. Elle a mieux fait que s’exercer à la peinture, dans sa fascination pour Delacroix, et a mené une correspondance nourrie avec toute une gamme de personnalités, et avec sa mère, changeant radicalement son écriture, ici fine et penchée, là plus ronde, lorsque Adèle devint Marcello. «Je ressemble, écrivait-elle, à ces âmes dont parle le Dante, qui étaient devenues des arbres et gémissaient et se tordaient au vent.»

Elle à qui un critique crut faire beaucoup d’honneur en notant «Mme la duchesse Colonna n’est plus une femme; c’est une artiste, et une artiste de premier ordre» (dirait-on d’un artiste qu’il n’est, à ce titre, plus un homme?), n’a eu de cesse de mettre en scène des femmes, femmes héroïques, originales, combattantes, de la mythologie et de l’histoire. La terrible Gorgone, Hécate et ses chiens, la Pythie enfin qui, avec sa souplesse, la torsion de son corps, sa lèvre supérieure en bec d’oiseau, lui amènera la consécration, puis Marie-Antoinette (notamment cette version impeccable de la reine emprisonnée au Temple) ou Elisabeth d’Autriche, toutes ces femmes sont nées de ses mains et de son ciseau. Marcello, cédant aux engouements du temps, fut en outre fascinée par l’Orient, qu’elle ne visita pas, mais dont elle trouva un avant-goût en Italie, où elle séjourna souvent, même après la mort de son mari romain, survenue quelques mois après leur mariage.

N’est-il pas temps de parler non de la femme, mais de son œuvre? Ces bustes simples, empreints de force et de dignité, et émouvants, portraits de sa mère ou de Napoléon III, qu’elle admirait, ses incursions sans doute moins réussies, mais intéressantes, dans le domaine de la peinture, ou du pastel, et ce processus de création que l’exposition met en évidence, le passage de la terre modelée avec expressivité (qui nous fait regretter, suivant notre goût moderne, de ne pouvoir découvrir d’autres ébauches que cette Rosina en terre, d’autres pièces que ce plâtre original figurant Franz Liszt, jambes et bras croisés, voire cette belle tête en cire de l’impératrice Eugénie) au marbre, taillé par des exécutants, ou au bronze. Toutefois, le marbre convenait à ce talent avisé, parce qu’il permettait, avec sa blancheur, d’insister sur la délicatesse des contours et le modelé, la ténuité et la fugacité des expressions, même lorsque la personne semblait immobilisée dans la pose, l’attente, la rêverie – ou encore, en ce qui concerne cette Pythie qui se révèle la plus moderne de ses œuvres, l’inspiration et l’effroi.

De nombreux documents, photographies, lettres et carnets, enrichissent cette approche d’une artiste qui, avec ses belles robes laissant les épaules à nu, son visage clair et avenant, son petit sourire, a exercé son art avec ri­gueur, assiduité et passion, en s’exposant en toute connaissance de cause aux difficultés que lui valait, en tant que femme, en tant qu’aristocrate, en tant que Suissesse peut-être, sa vocation.

Marcello. Femme artiste entre cour et bohème. Musée d’art et d’histoire (rue de Morat 12, Fribourg, tél. 026 305 51 40). Ma-di 11-18h (je 20h). Jusqu’au 22 février.

Le marbre convenait à son talent, parce qu’il permettait d’insister sur la délicatesse des contours