Marcello Fois est un conteur précieux, un bâtisseur audacieux qui jongle sans peine aucune avec les personnages et les siècles. Eblouissants et magiques, ses romans sont toujours un peu tristes, comme imprégnés d’une mélancolie noble qui voile le soleil et nous rappelle que rien, non jamais rien, ne finit vraiment bien.

Aussi lyrique que les précédents, son dernier livre, La Lumière parfaite, revient sur les thèmes qui lui sont chers, la mémoire, l’identité, les non-dits. Après le très atypique et bref Cris, murmures et rugissements paru en 2015, on retrouve donc le rythme ample de sa grande fresque familiale initiée avec La Lignée du forgeron, un roman situé à la fin du XIXe siècle, et poursuivie avec C’est à toi qui se déroule cinquante ans plus tard.

Lignée tragique

Dans La Lumière parfaite, l’écrivain sarde, 57 ans, se rapproche à grands pas du présent, mais sans le rattraper puisque le livre s’achève en l’an 2000. Son récit commence à la fin des années 70 à Nuoro – la ville natale de Marcello Fois, située à l’intérieur des terres – au cœur de l’hiver sarde. La belle Maddalena, pas encore 20 ans, vit déchirée entre l’amour de deux hommes qui sont comme deux frères: Domenico Guiso et Cristian Chironi. Ceux qui ont lu les précédents livres de Marcello Fois alors sursautent et se souviennent: Cristian appartient donc à cette fameuse famille marquée par la tragédie que l’on suit depuis La Lignée du forgeron, les Chironi.

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Maddalena aime Cristian, les aléas de la vie les séparent. A l’aube de ses fiançailles avec Domenico, elle découvre qu’elle est enceinte de son amant. Mais la pression sociale est la plus forte. Elle se marie donc avec son promis peu après la mort de Cristian. Il s’est noyé dans le port de Livourne en fuyant la police qui l’a interpellé avec une cargaison d’armes. C’est du moins ce que l’on croit. Maddalena appellera son fils Luigi Ippolito, comme le grand-père de Cristian. De toute manière, rien qu’à le voir, cela ne fait aucun doute: l’enfant élevé par Domenico comme son fils est bien un Chironi.

Maddalena, pour cet enfant, avait demandé un miracle. Elle avait demandé, en particulier, qu’il cesse d’être aussi hostile. Et, même si elle pensait bien connaître l’origine de cette hostilité, elle feignait pourtant de l’attribuer seulement au fait que les parents ne peuvent pas choisir leurs enfants, comme les enfants ne peuvent pas choisir leurs parents. (p. 22)

Comme toujours chez Marcello Fois, les rêves, les prémonitions et l’irrationnel entrent alors en jeu. A Nuoro, les racines et les héritages sont plus forts que les ailes. Ils fauchent, comme d’un coup de serpe implacable, toute volonté d’être heureux. Impossible d’échapper à son destin quand le silence creuse l’écart entre les êtres et que le poids du non-dit finit par amener les hommes à se suicider.

Devenir saint

Mais tout cela, et c’est l’astuce de Marcello Fois, le lecteur le connaît depuis le début. Car le roman commence non pas avec la première, mais avec la quatrième partie. Cette quinzaine de pages raconte le voyage effectué en 1999 par Maddalena à Gozzano, dans la province de Novare. Elle va rendre visite à son fils séminariste, Luigi Ippolito, qui tout enfant déjà pensait «qu’il deviendrait saint».

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Lors de cette brève rencontre, les rapports entre mère et fils sont maladroits et distants. Elle a quelque chose à lui dire, mais n’y parvient pas. Et lui ne réussit pas davantage à casser le rempart de cette forteresse d’hostilité qu’il semble avoir érigé dès la naissance. «Soudain il fut clair pour tous les deux que, pour eux, «s’aimer» s’était transformé en une guerre de positions», écrit Marcello Fois. Le lendemain, alors que Luigi Ippolito vient chercher Maddalena à sa pension pour déjeuner, elle est déjà repartie, lui laissant une volumineuse enveloppe dont on ne découvrira le contenu qu’à la toute fin du livre. Elle renferme, on s’en doute, toute l’histoire des Chironi et donc la vérité sur sa naissance.

Il avait cessé de pleuvoir. Les rues étaient des dos d’anguille, le ciel au-dessus de Nuoro une éponge ruisselante. Des arbres, des collines autour, émanait un souffle oppressant. Les pleurs du monde semblaient s’être arrêtés pour un temps indéfini mais, comme un sanglot restant après la crise, du gouffre des temps s’était levé un vent en rafales qui avait agencé les nuages en un anneau violacé, d’où étaient projetés des astres extrêmement lumineux. (p. 82)

Dès ce premier chapitre donc, tout est dit si l’on sait lire entre les lignes. Mais il nous faudra du temps pour nous en apercevoir. Le temps d’effectuer un déroutant voyage dans une Sardaigne en pleine mutation, menacée dans son âme par la spéculation immobilière, la violence politique et la dictature impitoyable du profit.

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Vérité fuyante

Marcello Fois fut d’abord un auteur de polars, l’un de ceux qui ont redonné au roman noir italien ses lettres de noblesse littéraire dans les années 1990. Il en conserve le goût du mystère et de la quête, une certaine familiarité distante avec la mort, une langue riche, audacieuse et libre, et cette capacité unique de faire du paysage beaucoup plus qu’un décor, le témoin actif d’une intrigue, le cadre et le fondement d’une vérité qui à jamais nous échappe.


Marcello Fois, «La Lumière parfaite», traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Seuil, 377 p.