Bientôt, soyons-en sûr, toute la photographie pourra être abordée du point de vue de sa valeur marchande. Urs Stahel, le directeur du Fotomuseum de Winterthour, raconte qu'un collectionneur est actuellement en train d'acheter à bas prix tous les photogrammes (les photos tirées des longs métrages et exposées en devanture des cinémas) qui lui tombent sous la main. La stratégie du collectionneur est simple: assécher un segment précis de la photo, créer de la rareté et de la curiosité, revendre avec une forte plus-value. William Ewing, le directeur du Musée de l'Elysée, évoque une histoire du même tonneau. A Londres, les responsables d'une agence de presse spécialisée dans l'image scientifique ont été pris au dépourvu lorsqu'un amateur fortuné a voulu leur acheter des tirages. Ils ont trouvé la demande si étrange qu'ils ont dû se réunir en assemblée générale extraordinaire pour en discuter. A Londres toujours, une galerie s'est spécialisée dans la photo du ciel et de l'espace. Bref, à quand les Photomatons mis à l'encan chez Sotheby's?

Ainsi s'enivre le marché des photographies, ces chères images qui suscitent toujours davantage de convoitises. En 2000, les photos de Man Ray, Cindy Sherman, André Kertész ou Robert Mapplethorpe ont pulvérisé leurs records établis dans les années 90. Les ventes mondiales de photos avaient un chiffre d'affaires annuel d'environ 10 millions de dollars jusqu'en 1995. En 2000, ce même chiffre d'affaires a dépassé les 50 millions de dollars.

Et voilà que sur le site Internet du marchand new-yorkais Howard Greenberg, une photo de Robert Capa – de jeunes travailleurs dans un kibboutz en 1950 – est vendue 4000 $. Mieux, une image prise par le même Capa du débarquement des Alliés en Normandie atteint les 25 000$ (voir ci-contre). Il s'agit bien sûr de «vintages», des tirages effectués par le photographe lui-même ou sous son contrôle. Le site du marchand américain propose quantité d'autres grands noms du photojournalisme. Greenberg a obtenu voilà quelques mois l'autorisation de vendre des photos issues des colossales archives des magazines Time, Life et Fortune. A New York, le quotidien Daily Mail propose dans sa version électronique un choix de photos issues de ses archives.

Le New York Times fait de même, et va même plus loin, à ses risques et périls. En novembre dernier, le quotidien américain a tenu un stand au salon spécialisé Paris Photo. Le journal a dispersé ses archives entre 1200 et 17 500 $ la pièce. Il réalisait d'excellentes affaires avant d'être incendié par le toujours pugnace Henri Cartier-Bresson, 92 ans, dont une image de 1947 était vendue 7500 $, sans bien sûr qu'il n'en ait été averti. Le photographe avance qu'il a cédé à l'époque un droit d'auteur pour une utilisation précise, mais qu'il n'a jamais vendu le support, c'est-à-dire son tirage au «Times». Lequel rétorque qu'il a pris soin de ce tirage pendant des décennies sans que personne ne le lui réclame. Le quotidien estime aujourd'hui légitime de tirer profit des cinq millions d'images qui constituent ses archives pour financer sa modernisation. Peu importe dès lors le copyright de photos que tout le monde avait oublié, y compris les photographes eux-mêmes.

«C'est du recel! s'indigne à Paris Agnès Sire, l'une des responsables de l'agence Magnum, cofondée par Cartier-Bresson. Nous avons affaire à des galeries, marchands ou groupes de presse qui font de l'argent sur notre dos. Il y a peu, on a dû intervenir chez un galeriste espagnol qui voulait vendre des photos de Capa sans notre autorisation. Le problème est qu'entre les années 50 et 80, avant qu'on passe aux supports sur plastique ou électroniques, les tirages sur papier prenaient place dans les archives des journaux. Aujourd'hui, on dépense beaucoup de temps et d'argent pour tenter de récupérer ces images».

Ainsi, le photojournalisme appartient désormais à l'offre marchande. Pour la bonne raison qu'il existe une nouvelle demande, en provenance d'une clientèle jeune, argentée, moins intimidée par la photo que par l'art contemporain, et fascinée par les témoignages forts du siècle dernier. La photo de presse serait-elle en passe de changer de statut? «Dans un monde si rapide qu'il frise l'invisibilité, le médium photographique a la vertu de figer l'écoulement des choses, relève Urs Stahel à Winterthour. Il est donc actuellement valorisé. Plus précisément, la photo de reportage permet de mieux voir, de mieux comprendre le passé. Une image de Capa est comme un bout du mur de Berlin. On la prend dans la main comme on saisirait une relique historique, quasi religieuse. Le temps a l'étrange capacité de sanctifier les photographies. Plus elles sont anciennes, plus elles sont attractives, et le photojournalisme n'échappe pas à ce constat.»